lundi 26 mars 2012

Un exemplaire du Goethe et Diderot de Jules Barbey d'Aurevilly (1880) offert à Octave Uzanne. Compte rendu par Jean Richepin dans Le Livre (15 décembre 1880).

 Portrait photographique de Jules Barbey d'Aurevilly par Nadar.


C'est non pas Octave Uzanne mais Jean Richepin (*) qui rend compte du dernier ouvrage publié par le Connétable, Jules Barbey d'Aurevilly (**). Ce compte rendu est publié dans la douzième livraison de la première année de la revue bibliographique Le Livre dirigée par Octave Uzanne, en date du 15 décembre 1880. C'est un compte rendu sincère et révérencieux, que nous livre là l'auteur de la Chanson des Gueux.

"Le nouveau livre de M. J. Barbey d'Aurevilly porte en épigraphe ce simple mot : Iconoclaste. Et je ne sais pas, en effet, de plus rude briseur d'images, de plus vaillant renverseur d'idoles que ce Polyeucte de la critique catholique. Tout homme garde au fond du coeur un vieux tison de révolte et de diabolique athéisme, et M. d'Aurevilly, comme les autres, ce croyant ! Mais, l'ayant étouffé en matière religieuse, il le rallume d'autant plus furieusement en matière littéraire. C'est aux fétiches du Panthéon moderne qu'il est athée et qu'il pousse la torche au visage pour les regarder et pour les rôtir. Ne lui demandez pas de ployer le genou devant nos manitous les plus vénérés ! S'il le faisait jamais, ce ne serait que comme un maître d'armes qui ploie le jarret pour donner plus de détente à son coup d'estoc. Aujourd'hui, c'est contre le dieu Goethe et le demi-dieu Diderot qu'il tombe en garde. Un superbe assaut, palsambleu !
De Goethe, il ne laisse rien debout, ou peu s'en faut. En quelques rapides une-deux, le théâtre est d'abord percé de part en part. Boutonné, le Faust ! Boutonné et déboutonné. Et les boutons défaits, le dedans est montré vide. Flambergé, Goetz de Berlichingen, dont tous les personnages agissent "comme s'ils étaient montés sur roulettes". Passés au fil de l'analyse, un fil tranchant, les drames et les tragédies et les comédies ! Théâtre fait de pièces et de morceaux par un "Trublet colossal" et mis en morceaux par un railleur aussi acéré en son genre que celui qui a saigné à blanc le vrai Trublet. De Goethe dramaturge il ne reste que sa Marguerite "l'Allemagne" laquelle s'appelle de toutes sortes de noms, mais est solitaire dans le sérail de "ce pauvre sultan intellectuel".
Et après le théâtre, la poésie, et la philosophie, et le roman, et l'art, et les voyages, et la science, et tout Goethe enfin, sous ses aspects divers, est pris, retourné, vidé et trouvé creux. M. d'Aurevilly parle quelque part d'un souvenir d'amour emporté d'Italie par Goethe, "parmi les plâtres achetés comme un plâtre de plus", et il ajoute : "Ah ! plâtre toi-même, je te casserai !..." Et il le fait comme il le dit. Somme toute, le grand pontife de l'impossibilité se résume en ces trois mots : "Mesquinerie, égoïsme, bourgeoisisme." Et tout cela péremptoirement, avec des raisons que je ne puis abréger ici et qu'il faut lire. C'est vraiment un chef d'oeuvre d'iconoclastie.
J'avoue que j'ai pris plaisir à cette démolition d'un temple dont je n'ai jamais non plus été le dévot. J'ai dit aussi à l'occasion, mais d'une voix trop jeune, l'ennui que m'a toujours causé ce grand ennuyeux de Goethe. Mais il y a jouissance à l'entendre dire et crier par le pavillon de cette trompette d'or, qui sonne comme celles de Jéricho.
Les oreilles, par exemple, m'ont un peu tinté quand la fanfare s'est tournée vers Diderot. Ici, je ne suis plus tout à fait d'accord avec M. d'Aurevilly. Certes, le Diderot a été surfait par notre temps matérialiste, qui voit en lui un de ses aïeux. J'abandonne volontiers toute sa grosse besogne d'encyclopédiste, et ses romans aussi, et son théâtre surtout, contre lequel ce cuistre de La Harpe a eu un jour un mot spirirtuel : "C'est du La Chaussée moins la versification et le mélange de comique." Je vais même plus loin que l'iconoclaste, qui donne un coup de chapeau aux Salons. J'en trouve le style magistral, mais l'inspiration antiartistique. Diderot, par une inconséquence que loue M. d'Aurevilly, est idéaliste en sa critique d'art, et par là horripile quiconque entend la peinture picturalement. Mais passons ! Ce que je reproche surtout au briseur d'idoles, c'est de ne pas s'être arrêté, ne fût-ce que pour les jeter cul par-dessus tête devant le Neveu de Rameau. Il l'exécute d'une pichenette. Cela ne suffit pas. Pendant qu'il était en train d'athéisme à la religion moderne, je veux dire au matérialisme, voilà où il devait polyeucter le plus. Le Neveu de Rameau, c'est une des Bibles morales, ou immorales, mettons amorales (a privatif) de la philosophie du néant. Et par cela Diderot est grand sans conteste. En mal, soit ! Mais Satan aussi. On ne rive pas le clou du diable avec une épigramme en passant. Pour le coup, il faut reconnaître, l'adversaire n'a pas à crier "Touché !" La botte est à recommencer.
Mais M. d'Aurevilly la recommencera s'il le faut. Je ne suis pas en peine de lui. Il a toujours la plume en garde et ne demande qu'à plastronner avec les plus forts. Aussi ne lui gradé-je pas rancune du coup indiqué seulement, et non poussé à fond, sur le Diderot. Je m'en console en contemplant le Goethe, "cette gélatine figée" où vibre l'épée plantée en plein." Jean Richepin (pp. 359-360)

Goethe et Diderot, par J. Barbey d'Aurevilly. Paris, Dentu, 1880. 1 vol. in-18 jésus. - Prix : 3 fr. 50.

(*) Jean Richepin est né à Médéa (Algérie) le 4 février 1849 et mort à Paris le 12 décembre 1926. Ce poète turbulent, fils d'un médecin militaire originaire d'Ohis (Aisne), eut dans sa jeunesse une réputation de « fort en thème », ce qui lui permit de faire de brillantes études secondaires et d'intégrer l'École normale supérieure en 1868, avant d'obtenir une licence en lettres en 1870. Avec la guerre, il prend goût à l'aventure en s'engageant dans un corps de francs-tireurs et, faisant alors l'expérience de la liberté, il mène pendant quatre ans une vie d'errance, gagnant sa vie en s'engageant successivement comme journaliste, professeur, matelot, docker à Naples et à Bordeaux. En 1866, il découvre le quartier latin, où il se fait très vite remarquer par ses excentricités et fait la connaissance de Léon Bloy, Paul Bourget, Maurice Rollinat et surtout Raoul Ponchon qui deviendra son ami inséparable. Avec ce dernier et Maurice Bouchor, il fonde le Groupe des Vivants auquel viendra se rallier, plus tard, le poète Tancrède Martel. Fortement inspiré par les œuvres de Petrus Borel, Baudelaire et Jules Vallès, qu'il considérait comme le réfractaire par excellence, il se décide à rejeter le joug des conventions sociales et culturelles, à célébrer l'instinct. Vantant, non sans humour, sa force physique, sa virilité, sa prétendue hérédité bohémienne, il se crée une biographie imaginaire et riche en couleurs. En 1876, le grand public découvre soudain Richepin avec La Chanson des Gueux, qui vaut immédiatement à son auteur un procès pour outrage aux bonnes mœurs. Le livre est saisi, Richepin condamné à passer un mois de prison à Sainte-Pélagie, mais il était d'ores et déjà trop tard : il était célèbre. L'apparition du naturalisme lui fait découvrir, après sa libération, de nouveaux horizons, mais si, dans ses Caresses (1877), il emploie un langage cru, argotique, populaire, l'étalage de sensualité affectée, souvent grotesque ou vulgaire, laisse trop facilement transparaître son désir de scandaliser la bourgeoisie, ce qui vaut au recueil d'être considéré comme manquant de sincérité poétique. Le matérialisme grandiloquent et le nihilisme fanfaron des Blasphèmes (1884) lui valent le surnom de « Lucrèce de foire ». Dès 1873, il avait fait avec L'Etoile des débuts simultanés d'acteur et d'auteur de théâtre. Il paraît encore en 1883 aux côtés de Sarah Bernhardt dans le premier rôle de son drame, Noha-Sahib, qui se heurte à une semi-indifférence du public. Mais à force de persévérance, il connaît un véritable succès théâtral avec Le Chemineau en 1897. Il collabore de plus activement au Gil Blas et publie plusieurs romans très populaires, tels La Glu (1881) et Miarka, la fille à l'ourse (1883). Voyageur invétéré, on le voit souvent à Londres, ou parcourant des contrées plus ou moins éloignées, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Scandinavie, l'Afrique du Nord, où il ne cherche pas plus à rencontrer des personnalités littéraires que des espaces « exotiques », le grand air, le nouveau enfin. Le 5 mars 1908, suite au décès d'André Theuriet, son élection à l'Académie française, où il fut reçu par Maurice Barrès le 18 février 1909, consacra en quelque sorte une carrière de révolté que les honneurs avaient rendu inoffensif.
Jean Richepin écrivit jusqu'à la fin de sa vie. Il collabora à La Bonne chanson, Revue du foyer, littéraire et musicale, dirigée par Théodore Botrel et on vit paraître en 1922 et 1923 encore deux recueils de vers, Les Glas et Interludes.
Il s'était tout d'abord imposé par une remarquable truculence verbale. Il était d'un caractère violent, exalté et romantique, d'un romantisme dont il ne retint que la « parure », le pittoresque et surtout la recherche de mots nouveaux. C'était là ce que l'on pourrait appeler le « domaine » de Richepin, maître incontestable de son métier poétique et fort de sa culture de normalien lettré. Mais, victime de sa prodigieuse facilité à trouver des mots et des images, ce révolté n'est plus considéré de nos jours que comme un « très grand rhétoricien ».
Jean Richepin fut enterré à Pléneuf-Val-André, dans les Côtes-d'Armor, où il venait souvent passer des vacances dites bretonnes avec Raoul Ponchon, qui reposera à ses côtés en 1937.
Il habita le château des Trois-Fontaines à Montchauvet (Yvelines), et y fut élu maire de la commune le 19 mai 1912, mais ne sera pas réélu le 7 décembre 1919. « En réalité, vous vous foutez de tout, excepté de deux choses : jouir le plus possible et faire du bruit dans le monde. Vous êtes naturellement un cabotin, comme d'autres sont naturellement des magnanimes et des héros. Vous avez ça dans le sang. Votre rôle est d'épater le bourgeois. L'applaudissement, l'ignoble claque du public imbécile, voilà le pain quotidien qu'il faut à votre âme fière. » — Léon Bloy, Lettre à Paul Richepin (1877). On notera que Richepin collabora avec Uzanne à la revue Le Livre dès ses débuts. (Source Wikipedia).

(**) Jules Barbey d'Aurevilly a 72 ans lorsqu'il publie cet ouvrage de critique polémique. Il écrit à Miss Elysabeth, de Paris, le 17 août 1880 : "Ce n'est donc pas cela qui me retient à Paris. C'est le Goethe et Diderot que Dentu doit faire paraître au mois de septembre (...)." (Lettres intimes, éd. 1921). Barbey connaissait Uzanne de quelques années auparavant. Il avait notamment préfacé le Bric-à-Brac de l'amour du jeune Uzanne qui avait paru chez Ed. Rouveye le 5 décembre 1878. Barbey offre ici en témoignage de son amitié un exemplaire de ce livre à Uzanne. Sans doute pour en rendre compte dans la revue Le Livre nouvellement fondée au début de 1880. Quoi qu'il en soit, l'exemplaire offert, et que j'ai en mains, est resté broché (débroché devrais-je dire) et même non coupé, c'est à dire que Octave Uzanne n'a pas lu ce texte de Barbey dans cet exemplaire. C'est un exemplaire sur papier courant, il n'est pas fait mention de grands papiers. (voir photo pour l'envoi autographe de Barbey à O. Uzanne).

Bertrand Hugonnard-Roche

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