mercredi 31 juillet 2013

« Me reprocherait-on en outre de spécialiser mes sujets et de reprendre souvent mes mêmes théories sur les femmes et l'amour ? - Aimables lectrices ! vous ne sauriez m'en tenir rigueur, car, mieux que quiconque, vous savez qu'on aime à quitter fort tard ce que la passion nous a fait épouser de bonne heure, et qu'il est toujours temps de regretter ses vices, quand les vices nous abandonnent » Post-face aux Surprises du Coeur (20 juin 1881)



POST-FACE (*)


st-ce un livre ? Je ne sais. L'esprit qui conçoit tout ne se conçoit pas lui-même, et ce petit opuscule est de génération spontanée. S'il est vrai de dire que chacun est gascon dans son métier, on peut néanmoins être assuré que je ne revendiquerai pas la haute valeur de ce recueil fantaisiste et que je ne mettrai point vanité à en soutenir le mérite.
Qu'importe ! toute oeuvre, si minime soit-elle, tient encore au cerveau de celui qui l'a produite comme l'enfant tient aux entrailles maternelles ; on peut avoir mis au monde un mauvais sujet, un affreux petit drôle, un être sans proportion, un bancal, un cul de jatte ou un monstre, on s'y attache d'autant plus qu'il est disgracié et mal venu. Le public peut lui jeter des pierres et ceci est toute autre chose ; c'est un droit qu'il acquiert aisément.
Rivarol écrivait : « Les hommes n'aiment pas à s'approfondir jusqu'à un certain point : ils vivent au jour la journée avec leur conscience. C'est surtout dans les siècles corrompus qu'on se scandalise aisément et qu'on exige des livres qui nous donnent bonne opinion de nous-mêmes : on voudrait être flatté par des philosophes ; mais des hommes simples et droits supporteraient sans horreur la dissection du cœur humain. »
Or, dans les pages qui précèdent, j'ai dû laisser mon esprit me dicter sans vergogne les caprices et arabesques de mon imagination, et, comme chaque auteur travaille un peu à l'envers, à l'exemple des ouvriers des Gobelins, j'ignore absolument le coloris des petits tableaux que j'ai pu composer hâtivement avec l'impétuosité d'un style lancé en express à travers tous les casse-cous des aventures décrites.



Et de quoi se scandaliserait-on ? Il faut raffiner sur les peintures du vice et paraître s'y complaire pour le rendre dangereux. Ici, je crois avoir touché un peu à tout, mais en passant, comme on remue quelques vilaines matières du bout de sa canne en jasant dans la rue.
Me reprocherait-on en outre de spécialiser mes sujets et de reprendre souvent mes mêmes théories sur les femmes et l'amour ? - Aimables lectrices ! vous ne sauriez m'en tenir rigueur, car, mieux que quiconque, vous savez qu'on aime à quitter fort tard ce que la passion nous a fait épouser de bonne heure, et qu'il est toujours temps de regretter ses vices, quand les vices nous abandonnent et que nous voulons encore nous flatter, par ridicule forfanterie que c'est nous qui les quittons alors même que les frimats (sic) de l'âge nous mettent à la retraite et nous condamnent à entrer aux invalides de l'amour.
N'y entrerai-je pas en conscience trop tôt hélas pour mon malheur et pour le vôtre ?



[Octave UZANNE]


(*) Post-face du livre intitulé Les Surprises du Coeur par Octave Uzanne. Paris, Librairie ancienne et moderne Edouard Rouveyre, 1881. 1 vol. in-8 de 187 pages, frontispice gravé à l'eau-forte par Géry-Bichard. Tirage à petit nombre non justifié sur beau papier vergé. Il a été fait un tirage de luxe à 122 exemplaires sur divers papiers. Le volume est sorti des presses de Darantière à Dijon le 20 juin 1881. Nous avions déjà donné un article intitulé Les Surprises du Coeur et l'Epître à la Maîtresse inconnue (1881). Nous vous invitons à lire ou relire cet article connexe.

Bertrand Hugonnard-Roche

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