samedi 14 novembre 2020

Le Paroissien du Célibataire d'Octave Uzanne analysé par Augustin Filon (Revue Bleue, 1890). "une langue à la fois archaïque et moderne qui a l'air d'une héroïne de Maupassant habillée en demoiselle d'honneur de Marguerite de Valois."


Illustration par Albert Lynch pour le Paroissien du célibataire d'Octave Uzanne.
Octave Uzanne représenté à son bureau, inspiré par les muses des lettres ... et de l'amour ...


Si Claude Larchey avait écrit la Physiologie de l'amour moderne dans la langue de Bonaventure Desperiers, de Béroalde de Verville et du sieur Des Accords, nous aurions eu quelque chose d'analogue à ce Paroissien du Célibataire (*), livre très mignon, très érudit, très pervers, qui nous arrive, embelli d'images à l'appui et à l'avenant. Il y a une analogie entre les auteurs comme entre les sujets. Tous deux, dans leur première jeunesse, ont goûté plus ou moins Barbey d'Aurévilly, dont je suis obligé de dire que ses élèves valent mieux que ses livres. M. Octave Uzanne et M. Paul Bourget ont énormément étudié, feuilleté la femme, pioché l'amour comme des bénédictins. Entre eux, il y a des différences et des divergences. D'abord, M. Octave Uzanne, si j'ose m'exprimer ainsi, n'est pas M. Paul Bourget : énonciation hardie qui ne peut faire de peine ni à l'un ni à l'autre et qui rend très bien ma pensée. Et puis, du genre baptisé par Emile Augier "le cochon triste", nous passons au cochon gai. Le volume de Claude Larchey aboutit à une sorte de brusque conversion. Le célibataire dont M. Uzanne a noté les théories et les souvenirs finit dans l'impénitence. Il ne demande qu'à "brûler entièrement dans ce délicieux enfer de la femme". Bien éloigné de geindre comme Claude sur l'abandon de sa Colette, il est peu sensible à la trahison. Le point, pour lui, c'est de ne pas laisser perdre une seule des jouissances que peuvent donner ces petits êtres "à la fois anges et démons, singes et enfants, maîtresses et esclaves". La méchanceté de la femme, involontaire à demi comme le coup de griffe d'une chatte nerveuse, est, à le bien prendre, un des éléments de notre bonheur ; c'est "l'idée", la fameuse idée qui aide les cérébraux à aimer. Tandis que le philosophe caché sous le masque de Claude Larchey se déclare chrétien de tendance et d'inspiration, sinon de pratique, le célibataire de M. Uzanne remercie ironiquement l'Eglise et tout ce qu'elle a fait pour créer l'idéalisme des sens par la savoureuse notion du péché qu'elle a mise en circulation, et il cite à l'appui un passage du Père La Ferté, des frères Prêcheurs, qui est véritablement délicieux de finesse et d'ingénuité. Enfin, d'après la théologie de M. Uzanne, qui semble brouiller complaisamment les péchés capitaux avec les sacrements, c'est l'Eglise qui a "institué" la luxure. Du reste, la morale, même laïque, n'est pas traitée avec beaucoup plus de cérémonie que la religion ; elle est mise en réquisition pour assaisonner le plaisir de ses vertueuses prohibitions : "la morale, ce champignon parasite poussé sur la nature primitive, nous procure ces délicatesses délicieuses de la pudeur, et ces agréables viols des convenances et des décences que nous nous plaisons tous (les célibataires, bien entendu !) à opérer par nos discours, par nos écrits, par nos actes journaliers." L'arbre du mal fleurit donc toujours parmi nous et il n'y a, paraît-il, que son fruit pour nous charmer. Nous le dévorons vert, nous le dégustons pourri, et nos romanciers nous en font des confitures pour que l'estomac affaibli des vieillards puisse encore le digérer dans l'arrière-saison.

L'homme qui comprend ainsi la vie, c'est celui que M. Bourget appelait "l'amant" et que M. Uzanne nomme le féministe. Il "sait" la femme, et il en joue ; il est le prêtre de ce culte-là, et, comme tout prêtre intelligent, il exploite son idole... Oh ! ces féministes ! J'écoute avec recueillement tout ce qu'on me dit sur leurs exploits, mais je suis étonné de trouver, lorsque j'ouvre un roman, que le héros n'est presque jamais l'un d'entre eux, et, si c'en est un, que le roman est odieusement plat et ennuyeux. Ces professeurs d'amour ne seraient-ils pas un peu comme le pauvre diable aux coudes blanchis et aux bottes éculées qui vient offrir au public un moyen infaillible de faire fortune à la bourse ? Je ne sais, mais je me figure que les femmes n'aiment pas être si bien devinées, si scientifiquement cultivées, et habilement mises en rapport, et qu'après tout un peu de sincérité et de jeunesse, par conséquent un peu d'imprévu, ne serait pas pour leur déplaire, de temps à autre.

Je m'avise un peu tard que je n'avais peut-être pas le droit d'ouvrir ce Paroissien du célibataire, puisque je ne fait partie d'aucune des catégories de lecteurs auxquelles l'écrivain déclare le destiner, et que je me retrouve, au contraire, plusieurs fois dans la liste des exclus. Avant tout, le livre est interdit aux bons bourgeois, craignant Dieu et leurs femmes (surtout leurs femmes !) ; il l'est encore aux "instinctifs", qui  n'en comprendraient pas le raffinement" ; aux "prisonnier des petites villes", qui n'ont pas la gloire d'être Parisiens ni cosmopolites. L'auteur repousse aussi très énergiquement les fêtards et les libertins, "qui peuvent encore tolérer la courtisane" ; car, il est bien entendu que la femme qu'il s'agit de dépraver et de déifier, c'est la mondaine, la femme bien élevée.

M. Uzanne aura plus d'admirateurs qu'il ne voudrait parmi les gens mariés et aussi parmi les ardents galopins qui cherchent à compléter l'éducation du collège. Ceux-là donneront plus d'attention que je n'ai fait à des charmantes personnes postées au seuil et à la sortie des chapitres, les unes en toilette de five o'clock, les autres ... comment dirais-je ?.. en toilette de paradis. Je me hâte d'ajouter que le livre plaira encore et surtout aux purs lettrés, aux amateurs de prouesses de style. Ils trouveront dans le Paroissien du célibataire ce qu'il y a de plus raffiné dans les sports de la plume, les plus étonnants "numéros" du trapèze littéraire, une langue à la fois archaïque et moderne qui a l'air d'une héroïne de Maupassant habillée en demoiselle d'honneur de Marguerite de Valois.


Augustin Filon (**)

Courrier littéraire, in "Revue bleue"

tome XLVII, 1er semestre 1891


(*) Octave UZANNE LE PAROISSIEN DU CÉLIBATAIRE. Observations physiologiques et morales sur l'état du célibat, par Octave Uzanne. Illustrations de Albert Lynch gravées à l'eau-forte par E. Gaujean. Paris, Ancienne Maison Quantin, May & Motteroz, 1890 1 volume in-8 (24,5 x 16,5 cm) de XXX-295-(1) pages. Frontispice, vignette de titre et 10 bandeaux gravés à l'eau-forte par Albert Lynch. Tirage à 1.100 exemplaires numérotés (1.000 ex. sur papier vergé des Vosges ; 25 ex. sur Chine ; 25 ex. sur Whatman et 50 ex. sur Japon). Voici le détail des chapitres : Qui vive ! - Traité du célibat et physiologie du véritable célibataire - De l'homme à femmes, du féministe et de l'amoureux par innéité, causerie du boudoir - Le nid du célibataire - Des filles, dames et damoiselles dans la vie de garçon - Des charmes et maléfices de la correspondance d'amour - Des rendez-vous, ruses et subterfuges dans la contrebande du mariage - Le jardin du monde, démonstration nécessaire des décors d'amour - La Bible de Satan ; Théorie des voluptés intimes - Le Miroir de l'éternel féminin, aphorismes, fragments et réflexions d'un gynépsychologue. Cet ouvrage sera republié avec quelques changements au Mercure de France en 1912 sous le titre "Le Célibat et l'Amour, traité de vie passionnelle et de dilection féminine." , avec une préface inédite de Remy de Gourmont. (1 vol. in-8). "Les petites femmes d'Albert Lynch sont ici fort gracieuses et constituent déjà ce qu'on pourrait appeler sa seconde manière. Lynch est devenu en effet non seulement le peintre de la Parisienne, mais aussi de la Cosmopolite, de ce type de Parisienne de la colonie étrangère qui se montre si attirante, si étrange parfois, d'une beauté relevée encore par l'originalité des toilettes et la distinction de l'allure. C'est la Parisienne du quartier Monceau, celle qu'on voit l'hiver à Nice, à Naples, à Florence, à Palerme ou au Caire que le délicat illustrateur du Paroissien du célibataire s'efforce avec goût de nous montrer dans ses délicieux dessins aujourd'hui en vogue. Ce livre, entièrement illustré par Lynch, marquera, croyons-nous, bien nettement son époque ; il sera parmi les bouquins typiques de la fin du XIXe siècle." (Octave Uzanne, commentaire sur son exemplaire de ce livre).


(**) Augustin Filon (Pierre-Marie-Augustin Filon, également connu sous le pseudonyme de Pierre Sandrié, est un auteur et enseignant français. Il est notamment le précepteur du fils de Napoléon III, Louis-Napoléon, et auteur de romans, nouvelles ainsi que d'études littéraires et historiques. Né à Paris le 28 novembre 1841, Augustin Filon est le frère de Gabriel-François Filon (1835-1898), enseignant et historien. Il est également le fils d'Auguste Filon (1800-1875) universitaire. Après avoir obtenu l'agrégation de lettres en 1864, Augustin Filon devient le précepteur du Prince Impérial de 1867 à 1875. Il collabore à la Revue bleue ainsi qu'à la Revue des Deux-Mondes et à la Fortnightly Review. À partir de 1879, il vit à Croydon en Angleterre où il meurt le 13 mai 1916. L’Académie française lui décerne le prix Montyon en 1884 pour Histoire de la littérature anglaise, depuis ses origines jusqu’à nos jours et le prix Vitet en 1895. Nous ne connaissons à cette heure (14 novembre 2020) aucun lien particulier entre Octave Uzanne et Augustin Filon.



Illustration par Albert Lynch pour le Paroissien du célibataire d'Octave Uzanne.
une nymphe au lit jouant avec un chérubin ailé ...

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