dimanche 4 octobre 2015

Octave Uzanne rencontre son double en forêt de Fontainebleau : Jacques Héricy alias Octave Uzanne ou l'indépendance absolue (1911).


LA TYRANNIE DES PRÉVENANCES



     Mon vieil ami Jacques Héricy (*), bien que peu fortuné, n'a jamais su ni pu plier son indépendance altière aux usages du monde et aux corvées sociales. Je l'ai toujours connu jaloux de sa liberté d'action, avare d'engagements, uniquement soucieux de réserver l'emploi de son temps à ses fantaisies immédiates ou à la satisfaction de ses soudaines curiosités. Epris de belle nature, de vie salutaire et solitaire, de voyages, aucunement esclave de ses appétits, sachant parfaitement mettre ses besoins à l'échelle de ses moyens, artiste suprêmement délicat, il s'efforça toujours, en ces temps d’âpretés et de bousculades, de réaliser le summum de cette liberté que chacun vante et dont nul ne veut, et aussi d'assurer ce bonheur qu'on trouve parfois en soi-môme, jamais ailleurs.

      Jacques Héricy me sembla toujours, depuis la vingt-cinquième année où nous fîmes connaissance dans une pauvre auberge bretonne, le parangon de la sagesse humaine, le prototype du pur philosophe en action, tout en pratique, inaccessible aux vanités, inattaquable par l'ambition, solide dans la sérénité de la voie suivie devant de larges horizons ouverts. Aussi, je ne puis me soustraire au désir de le croiser sur mon chemin, de surprendre la constance et la solidité de son heureux mécanisme de félicité. Je l'aime comme on peut aimer la réalisation parfaite d'un rêve accompli par un frère en idéal d'existence ; c'est pourquoi, de-ci, de-là, au hasard, je lance à l'heureux homme un rappel amical lui exprimant l'espoir prochain d'une rencontre.

      Tour à tour Breton, Provençal, Bourguignon ou Flamand, Napolitain, Vénitien, Maltais, Sicilien ou Arabe, Héricy semble impossible à être atteint et rejoint rapidement. Il échappe à la carte postale et se réjouit avec franche sincérité d'être presque toujours le « destinataire inconnu » dont les missives, porteuses d'alarmes, d'énervements ou d'inutilités, tombent comme il convient au rebut postal.

      Hier, comme je flânais en forêt Bellifontaine dans les merveilleux rochers du Cuvier de Châtillon, ravi par tant de genévriers mêlés aux trembles et aux fougères, composant un décor antique, Fox, mon épagneul, tomba en arrêt au milieu du sentier, flaira l'air et aboya soudain, tandis qu'un grand gaillard, vêtu de velours gris à côtes, feutre campé à la boër, surgissait d'un choc de blocs erratiques.

 — Sacrebleu ! Héricy ! ... Je le croyais aux îles Scilley ?

 — Ce n'était pas plus beau qu'ici, mon cher, mais, comme lu vois, on en revient heureusement pour rencontrer avec joie le seul sauvage confrère capable de se perdre dans ces glorieuses solitudes. — Alors tu es Bellifontain ?

 — Non pas, j'ai horreur de Fontainebleau et des petites villes. Tu sais ma devise, celle de saint Jérôme : Ou le Désert ou Rome. Je gîte à Recloses, loin des chemins de fer et des pataches. Quelques jours encore et je repars pour l'Angleterre.

 — Singulière rencontre ! D'autant plus étrange que je songeais précisément à toi ; l'instinct télépathique trompe rarement... Mais, comment penser que, dans ce paysage de beauté classique où l'on ne serait point surpris de trouver Dante ou Orphée, ce soit vis-à-vis du plus cosmopolite des êtres, du plus insaisissable et du plus désiré des amis d'élection que mon chien soit tombé tout à coup en arrêt !

 — Moi, ça ne me surprend guère, dit Héricy. Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est exquis et rien ne l'est davantage que l'imprévu et l'exceptionnel. Nous causâmes longuement en gravissant vers la perspective du camp de Chailly. Mon sage compagnon me déclara qu'il stagnait depuis de longs mois en pays britannique et que Paris et les Parisiens lui semblaient impossibles à fréquenter, tyranniques à l'excès, curieux, inquisiteurs, assommants, principalement à force de prévenances et de politesses maniérées.

 — Comment ça ?

 — Mon cher, on a beaucoup vanté la politesse française ; nos compatriotes se larguent de la bien pratiquer ; les dames du monde, celles de la bourgeoisie, les femmes de la basse classe même, sont dressées aux attentions, aux prévenances, aux amabilités, aux compliments, aux mensonges sociaux. Elles abusent des petits soins, des sourires ; ce sont de terribles précieuses, inconscientes, je le veux bien, mais déchaînées sur les infortunés qui doivent vivre en leur compagnie, parce que confites en grâces, en minauderies, en insistances odieuses. La société ici est devenue impossible à fréquenter pour un homme réservé, indépendant, ayant la sensation de l'inutilité des mots et de leur répétition et éprouvant l'horreur des menus attentats aux idées, aux goûts et aux volontés.

      « La politesse française consiste à traiter les gens comme des enfants timides qu'il faut encourager à avouer leurs petits vices et leurs gourmandises. Voyez, dans un dîner, les prévenances de l'hôtesse : « Vous ne prenez pas de potage ? — Merci. — Il est si léger ! — Je vous rends grâce ! — Si peu que vous voudrez, c'est le triomphe de notre cuisinière ? — Non ! — Je vous en prie, laissez-vous tenter ... Goûtez-y ? »

      « Et, à chaque plat, partout, c'est la même antienne. La volonté, les habitudes, les régimes, l'hygiène alimentaire du convive, tout cela est lettre morte ; la politesse française doit triompher du manque d'appétit, des dégoûts divers, de la sobriété de l'invité. Et quelle inquisition persistante ! Un verre de liqueur ? — Jamais d'alcool ! — Pour une fois..., voyons ? — N'insistez pas. Peu après : Du café ? — Je préfère mon sommeil. —Alors, toutes les vertus ? Vous fumez, au moins ?— Fort peu. — Une vraie jeune fille ! Cher monsieur, il faut vous marier !


      « Dans tous les actes de la vie en commun en France, vois-tu bien, poursuivit Héricy, c'est la même tyrannie, la même négation du libre arbitre. Cela s'accentue au château. On y est reçu avec le devoir de la pratique des sports, la solitude y est menacée sous mille prétextes. Dans les salons, c'est autre chose, on y est prisonnier et on ne peut s'évader qu'à « l'anglaise », on doit subir toutes les tortures de l'admiration forcée, se déclarer pour le bridge ou pour le poker. Dans la rue, impossibilité d'aller droit à son but sans subir les politesses assassines de tous ceux qu'on y rencontre et qui vous immobilisent dans des courants d'air afin de vous débiter des balivernes, bavardages excessifs sur toute la ligne, infligeant des pertes de temps sensibles, forçant aux hypocrisies, emprisonnant l'individu dans des façons d'être indignes du déterminisme et du respect de l'indépendance d'autrui. »

 — Et tu trouves qu'en Angleterre, c'est différent ?

 — Mais c'est précisément l'antipode. La politesse n'y fait jamais la barbe à la liberté du citoyen, et si tout le monde y est rasé, ce n'est point par les mœurs, ah ! non. Ce sont les moins attentatoires qui soient et aient jamais été aux actions multiples des hommes. À Londres ou à la campagne, je puis sortir, par exemple, rencontrer et regarder un quelconque ami, voire un intime, ne pas le saluer ou ne lui faire qu'un signe de main rapide. Il n'importe. Cela ne tire pas à conséquence. On prend en considération le problème, le souci, le rêve ou le ronronnement de pensée qui peuvent accompagner un cerveau en balade. Il ne viendrait à personne l'idée de se formaliser de ma non-sociabilité. Au lunch où je suis invité, je ne louche à aucun plat l'hôtesse ne fait pas mine de le remarquer. Sa politesse, à elle, la vraie politesse, est de ne pas m'ennuyer et de comprendre que je n'ai pas faim ou que, si cela me sembla préférable, j'ai déjeuné à ma manière avant de lui apporter le témoignage de ma présence amicale. Dans les réceptions à la campagne, je trouve sur la table de la chambre qui m'est réservée les itinéraires dès promenades où excursions de la Contrée, les horaires des railways ; j'agis à ma guise, descends à l'heure des repas, à moins qu'il ne me convienne de fréquenter les auberges des environs. Le soir ou le lendemain de mes absences, on considérerait comme de mauvais goût de s'inquiéter de l'usage de mon temps. Aller, venir, entrer, sortir, sans donner de raisons, fuir le jeu ou les sports, apparaître mystérieux sans qu'on vous interroge, marcher seul dans un parc sans que quelque autre invité s'avise de vous troubler, lire ou écrire dans le drawing-room en commun, assuré de pouvoir poursuivre sa lecture ou son travail dans le respect et le silence professé pour autrui, ce sont là des libertés précieuses, les seules qui aient quelque valeur et qui donnent à la vie toute son ampleur et toute sa saveur. Du moins, je parle pour moi et avec ma profonde compréhension de l'indépendance.

 — Et alors, mon vieux, les libertés françaises ?

 — Des blagues remplies de mots ou des mots remplis de blagues. Ça n'existe pas. Les véritables droits de l'homme libre, c'est de conserver intact le champ de ses fantaisies, de pratiquer sans entraves, seul ou en société, la culture de ses volontés, d'affirmer partout, sans porter atteinte aux préjugés des convenances, ses désirs, ses goûts, ses instincts. Pourquoi tant de concessions aux mièvreries des politesses ou aux prévenances imbéciles de ceux qui prétendent se donner le plaisir de consommer avec nous des heures d'alimentation ou d'agrément ? La tyrannie des prévenances en France est la pire des tyrannies qui soient et la plus niaise de toutes. Comment s'étonner que ceux qui la supportent, sans même s'en apercevoir, par lâche accoutumance, aient perdu l'esprit de déterminisme, la faculté d'aller droit au but et le goût de l'affirmation nette jusqu'à la brutalité ? Notre politesse émasculise et abâtardit.

      Héricy est peut-être intransigeant, mais qui dira qu'il ait tort ? Ours, à ma façon, j'avoue cependant partager carrément son opinion.
      Pourquoi faire tant de « magnes ! » comme on dit dans le populo. — Chacun sa vie !


OCTAVE UZANNE 
Le Sottisier des Moeurs, 1911

pp. 181-186


(*) Jacques Héricy n'existe que dans la mémoire et les fantasmes d'Octave Uzanne. On chercherait en vain un homme de lettres ami d'Octave Uzanne portant ce patronyme. Par contre, il suffit de chercher aux environs de la forêt de Fontainebleau pour trouver une petite commune portant ce nom. Héricy, située sur la rive droite de la Seine, juste en face de Samois-sur-Seine, à quelques kilomètres seulement de Fontainebleau. Dans cet article publié en 1911 dans le Sottisier des Moeurs, Octave Uzanne s'invente un pseudonyme en la personne du voyageur indépendant Jacques Héricy. Il peut ainsi donner libre cours à ses réflexions sur la Tyrannie des prévenances. Il ne faut pas chercher bien loin pour reconnaître en Jacques Héricy un Octave Uzanne épris de libertés et d'indépendance. C'est ici une belle confidence que nous livre Octave Uzanne sur son caractère intime.

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