mercredi 1 février 2012

Octave Uzanne critiqué par Louis de Villotte (1881).


Armand Rassenfosse, L'Organe du Diable,
vernis mou, pointe sèche et aquatinte (1893),
6ème état sur 9. 19,5 x 12,5 cm.
Projet de frontispice pour un conte d'Octave Uzanne.
Collection privée. Source internet.


Qui mieux qu'Octave Uzanne peut émettre quelques critiques bien senties à l'encontre d'un livre d'Octave Uzanne ? Louis de Villotte !

Qui est Louis de Villotte ? Louis de Villotte est un des pseudonymes qu'utilisa, dès ses débuts dans le monde des lettres, le jeune Octave Uzanne. Il l'utilisa tout d'abord pour signer quelques articles de la revue le Conseiller du Bibliophile dirigée par Camille Grellet (1876-1877), puis il conserva ce masque littéraire pour signer quelques critiques dans sa nouvelle revue bibliographique Le Livre (1880-1889). Dans ce dernier cas les articles sont signés des seules initiales L. D. V. pour Louis de Villotte. Il avait pris également le pseudonyme de Jehan du Guet puis La Cagoule (nous en reparlerons très bientôt). Pourquoi Louis de Villotte ? C'est semble-t-il, le plus simple à expliquer de tous ses avatars. Son premier prénom était en réalité Louis, Octave n'étant que le second. Son nom de baptême était donc Louis-Octave Uzanne, même s'il ne s'est fait connaître que sous celui d'Octave Uzanne. Ceci explique donc le prénom Louis pris ici. Louis de Villotte car, très certainement, son père possédant une maison de famille et des terres à Chevannes, tout petit bourg près d'Auxerre et non loin d'un petit hameau qui porte le nom de La Villotte, Octave Uzanne aura sans doute voulut ainsi faire un clin d’œil appuyé à la région de son enfance et à ses racines bourguignonnes.

C'est donc bien Louis de Villotte qui signe L. D. V. alias Octave Uzanne l'article critique de la propre revue qu'il dirige depuis peu Le Livre. Cet article parait dans la huitième livraison en date du 10 août 1881 (deuxième année de la revue), dans la partie consacrée aux comptes rendus analytiques des publications nouvelles, section belles-lettres, romans (p. 476). Ainsi on peut lire avec un certain piquant non dénué d'humour le compte-rendu pour Les Surprises du Coeur (Paris, Edouard Rouveyre, 1 vol. in-8°, eau-forte de Bichard, couverture d'Avril - Prix : 6 fr.) écrit par Octave Uzanne sur Octave Uzanne ! Le voici :

"Eh! eh ! mon cher Directeur, puisque tant vous prêchez la liberté de jugement ainsi que l'indépendance absolue de votre collaboration, je serai franc, autant pour conserver votre estime que celle de vos lecteurs. Votre dernière publication personnelle, les Surprises du cœur, est en tous points inférieure à ses aînées. Je ne retrouve là que ce même esprit de paradoxe sur la femme et l'amour, que ces mêmes pointes, qui, pour être brillantes, finissent par s'émousser. Dans votre Bric-à-brac de l'amour, cette œuvre si personnelle et si hardie, dans votre Calendrier de Vénus encore, l'humour courait allègrement sur la trace d'historiettes légères dignes du XVIIIe siècle. Il y avait une recherche voulue de langage, un brio exquis, une crânerie qui emportait d'assaut les situations les plus osées ; je retrouve bien ici quelques-unes de ces belles qualités, mais le livre est plus creux et le thème insuffisamment varié. Dans le chapitre intitulé l'Organe du Diable, il y avait matière à de nouvelles Diaboliques et vous n'avez fait qu'une aimable suite de menues chroniques du scandale avec plus de facilité de journaliste que de verve d'écrivain. Qu'est-ce que ce chapitre : le Hasard des petits papiers, si ce n'est une faible fantaisie tout au plus digne de la Vie parisienne ? et ces Piments de moraliste qui sont assurément moins pimentés que les jolies maximes qui émaillaient vos précédents Cupidoniana et le Sottisier d''amour ? Tel qu'il est, votre livre se laisse lire ; mais, puisque vous n'y mettez point de vanité d'auteur, laissez-moi penser et dire que ce dernier ouvrage n'est pas absolument digne de vous et de votre manière si exclusivement personnelle. Il y a une revanche à prendre et vous la prendrez. Le volume est joliment édité, l'eau-forte frontispice de Bichard est un bijou de composition et d'exécution ; pour la couverture, j'en approuverais la conception si le tirage en était moins criard. Il y a là des roses groseilles qui ne font point honneur à l'imprimeur, lors même que la partie matérielle mérite tous les éloges. L. D. V."

N'y-a-t-il pas dans cette courte autocritique de quoi alimenter bien des conceptions nouvelles sur la manière de penser de notre aimable écrivain ? Humilité ? Regrets ? Déception ? Fausse modestie ? Effet d'annonce ? Toutes les hypothèses me semblent recevables. Ce qui est certain, c'est qu'Octave Uzanne adorait jouer avec le lecteur, la critique, son identité singulière et son style atypique. Il donne là un bel exemple de cette liberté de penser qui lui était si cher et qu'il dit lui-même avoir chèrement payée. Nous avons retrouvé quelques autres articles de critiques signés des initiales L. D. V. dans cette même revue. Il signa ainsi la même année la critique de En Ménage de J.-K. Huysmans son ami, celle du Temple de Gnide de Montesquieu réédité par ses soins avec une préface, l'Histoire de Manon Lescaut publié dans la Petite Bibliothèque Charpentier, le Crime de Silvestre Bonnard par Anatole France, Un Mariage d'Amour par Ludovic Halévy, et enfin Feux de paille, par le vicomte Richard O'Monroy. On y reconnait à chaque fois le style inimitable d'Octave Uzanne-Louis de Villotte.

Bertrand Hugonnard-Roche

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