Octave Uzanne | Enquête internationale : « Je ne me suis jamais appliqué qu'à un seul chef-d'œuvre, celui de ma vie. »
Le hasard vaut-il plus que la persévérance ou bien ces deux notions sont-elles complémentaires ?
Ment-on à la postérité lorsqu'on ne dit pas tout ?
Voilà les deux questions qui me viennent à la lecture de ce document miraculeusement retrouvé grâce à un ami libraire qui l'a très gentiment et très intelligemment fait tomber entre de bonnes mains (on ne sait jamais ce que le hasard réserve comme mauvais destinataires parfois ... souvent hélas).
Donc pour faire court, j'ai la chance de pouvoir voir, toucher et étudier cette page in folio écrite de la main d'Octave Uzanne. Nous ne savons pas à quelle date cette réponse à une enquête internationale encore indéterminée a été écrite. Très probablement dans les années 1920 si l'on s'en tient aux autres enquêtes alors à la mode parues dans quelques revues littéraires vers cette époque. Octave Uzanne est donc âgé d'une bonne soixantaine d'année probablement dépassée.
Il y a comme une espèce de confession testamentaire dans ces quelques lignes qui apportent quelques pièces de plus au puzzle "Octave Uzanne". Que nous dit-il ? Que décide-t-il de laisser comme témoignage sur sa vie et son œuvre ? Et c'est bien là le plus intéressant.
Octave Uzanne ne ment pas quand il dit qu'il entre dans la carrière des lettres vers 1876. On peut juste préciser qu'il commence à publier dès le printemps 1875 avec les Poésies de Benserade (D. Jouaust, Librairie des Bibliophiles). Comme nous l'avons déjà signalé dans un précédent billet, Octave Uzanne cherchait encore un emploi au service des lettres au début du mois de novembre 1873 (attesté par un billet autographe). C'est donc entre ses deux dates que le jeune Octave réussit à se faufiler parmi "l'élite éclairée" comme il l'indique dans cette déclaration postérieure de près de quarante ans.
Lorsqu'il écrit, vers 1920 donc, qu'il n'a pas connu de débuts difficiles, on peut le supposer. Il a fait les bonnes rencontres au bon moment, armé qu'il était de sa fougue d'écrivain érudit en herbe. Par contre lorsqu'il écrit que ses ressources étaient médiocres il faut tout de même relativiser puisque nous savons de par nos recherches (et non grâce aux recherches des universitaires qui pillent allègrement de leur côté notre corpus documentaire rassemblé sur deux décennies) qu'il profita largement de son héritage paternel qui le mit à l'abri du besoin dès son adolescence (son père meurt en 1866 alors qu'Octave n'a que 15 ans). Octave peut toucher sa part d'héritage à sa vingtième et unième année comme il se doit à l'époque soit en 1872. C'est ce qui lui permettra cette aisance faite de jeunesse insouciante et de bohème entre les années d'études et ses premiers pas dans les lettres entre 1872 et 1875. Il omet donc de signaler cette aisance qui conditionne bien des choses dans une vie qui démarre et de laquelle on espère beaucoup tout en restant dilettante. On lui pardonnera cette omission. Il n'est pas toujours facile de dire qu'on est arrivé grâce à autrui. Ou tout au moins qu'on est mieux parti dans la vie que d'autres.
Pour le reste de ce qui est écrit, c'est Octave Uzanne vu par lui-même avec assez de franchise pour qu'on le reconnaisse facilement : indépendant, un brin égocentré, toujours esthète du livre (même s'il conjugue au passé le fait qu'il ait été bibliophile ... dans les années 1920 clairement il ne l'est plus). Son esprit solitaire tourné loin des projecteurs de la célébrité lui a coûté une postérité douteuse et très faible. Qu'importe ce n'est pas ce qu'il cherchait visiblement et il ne fait que le répéter dans divers documents que nous avons sous les yeux.
Laissons donc à Octave Uzanne le soin de se définir lui-même. C'est un petit miracle que ce bout de papier soit parvenu jusqu'à nous intact. Louons la divine providence des bibliophiles pour cela !
Bertrand Hugonnard-Roche,
Publié le mercredi 30 septembre 2026
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[transcription intégrale du document autographe]
Enquête internationale
1. Vos débuts littéraires furent-ils heureux ou difficile ?
2. Des moyens d'existence (un second métier ou une fortune personnelle) vous permirent-ils de vous faire un nom dans les lettres ou ne vécûtes-vous que de votre plume ?
3. Quel ouvrage vous fit-il le plus connaître ? Lequel considérez-vous comme votre chef d'œuvre ?
Lorsque j'entrai dans les lettres, vers 1876, avec des travaux d'érudition sur les précieux écrivains du grand siècle, il existait une élite très éclairée, dont il était relativement aisé d'attirer l'attention et de retenir les suffrages. C'était un monde d'initié, mais fidèle à ceux qu'il découvrait sans se fonder guider sur des appels de la discrète publicité qui régnait alors. Je ne saurais donc me souvenir de débuts vraiment difficiles. Mes ressources, je puis dire, étaient médiocres, mais comme pour la plupart de mes contemporains, la littérature était une religion qui portait à une certaine et normale renonciation à la fortune. Le mysticisme de notre foi comportait une acceptation de pauvreté, les possibilités d'une vie réduite à des petits besoins, rendant acceptable notre situation, car nous nous considérions comme payés d'une monnaie bien supérieure à celle qu'on demande à la fortune aveugle et démoralisatrice qui triomphe plus que jamais aujourd'hui. Je puis reconnaître avoir vécu de mes livres et travaux de journalisme, mais j'aimais créer matériellement aussi mes ouvrages. J'étais Bibliophile, je cherchais à leur donner un caractère d'art et je fus, à vrai dire sans vanité aucune, un innovateur du Livre de Luxe et un rénovateur des coquetteries de l'illustration et des recherches typographiques tendant orientées vers d'heureux mariages des textes d'imprimerie à la taille douce et décorations en couleur.
Je travaillai dans la joie de toutes mes créations, sans avoir aucun goût pour les grandes lumières de la réputation. Rien ne m'aurait certes moins séduit que l'éclat d'une célébrité qui aurait offensé mon besoin de pénombre. Je ne désire pas attribuer une préférence à tel ou tel de mes livres. J'en fis paraître plus de cent. Je n'en dédie aucun à la postérité par ce fait que je (ne) nourris aucune illusion sur un quelconque chef d'œuvre dans ma production d'ensemble. Je ne me suis jamais appliqué qu'à un seul chef d'œuvre, celui de ma vie. Je l'ai réalisée pleinement au gré de mes rêves et de cette indépendance impérieuse qui domina sans cesse tous mes actes. Ma gloire fut d'être heureux vis à vis de moi même et ne devoir mon bonheur qu'à moi même mes facultés de l'intensifier en ma simple personne. Tout le reste n'est que monnaie de singe à mes yeux.
Octave Uzanne
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