samedi 28 novembre 2015

Préface de Octave Uzanne pour La Femme et la Mode, Métamorphoses de la Parisienne de 1792 à 1892. " [...] les ouvrages très luxueusement imprimés, ornés et illustrés sont en quelque sorte comparables à ces grandes dames qui se gorgiasent dans le faste et le cérémonial du costume au point d'en imposer aux plus amoureux désirs, alors que quelque simple Gothon, par son négligé souple et accorte, mettra les galants en veine de chiffonner ses charmes et de pousser jusqu'au bout l'aventure. [...]".

      
Frontispice de Félicien Rops
      Le mal que Octave Uzanne a toujours redouté tout en l'entretenant à grands renforts de luxe et de réclame, ce fut de ne pas être lu. Cela peut paraître étrange pour un homme de lettres mais finalement assez compréhensible à cette époque là. Octave Uzanne a été reconnu en tant qu'éditeur de merveilleux ouvrages pour les riches bibliophiles et pour les bourgeoises en mal d'étrennes pimpantes et pleines de fanfreluches (selon les mots même d'Octave Uzanne). Si Octave Uzanne a contribué largement à cette réputation de faiseur de livres qu'on ne lit pas, il en a très rapidement ressenti tout le mauvais qui pouvait accompagner une telle situation.
      La préface que nous reproduisons ci-dessous et qui se trouve placée en tête du volume La Française du Siècle, La Femme et la Mode, Métamorphoses de la Parisienne de 1792 à 1892, Tableaux successifs de nos mœurs et usages depuis cent ans (*), éclaire en grande partie ces préoccupations d'un auteur en mal de réputation intellectuelle. En un mot, le luxe de ses livres a occulté une grande partie de son œuvre imprimée. Mais laissons Octave Uzanne nous expliquer cette situation bien mieux que nous ne le ferions jamais.

Bertrand Hugonnard-Roche



EN DEVANTURE
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EXPOSITION DE L'OBJET PRINCIPAL

DE CETTE ÉDITION
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      La Femme et la Mode, n'est-ce pas le meilleur titre, le plus suggestif, et le mieux congruent au sujet de ce livre qui, sous la rubrique la Française du Siècle, apparut, au début de 1886, dans sa première manière et édition ?
      C'était alors, on s'en souvient, un somptueux volume, adorné et enjolivé pour la joie d'une élite ; Gaujean y avait polychromo-gravé, dans le texte et hors texte, de délicieux tableaux et vignettes à l'aquarelle, qu'Albert Lynch, alors inconnu des amateurs et des artistes, venait de signer pour ses débuts dans l'illustration des livres.
      Le succès immédiat accueillit ce bel in-octavo, apprêté et pomponné avec une galanterie inusitée en librairie et qui s'offrait à un public spécial de bibliophiles et d'élégantes lectrices sous un costume chamarré d'or et de rubans de soie aux tons roses évanescents de la plus amoureuse allure.
      Ce livre paraissait à l'heure bénie des étrennes, à ce moment opportun des cadeaux du nouvel an, en cette période de fiévreuses recherches, où chacun s'ingénie à découvrir une offrande capable de faire tourner au madrigal une délicate attention. Aussi ce volume diapré, enluminé, fanfreluché, attira-t-il la considération des gentlemen assez judicieux pour préférer cette emplette à quelque fugitif et banal souvenir com- posé de fleurs et de confiseries.
      L'édition s'épuisa pour ces motifs extérieurs, sans qu'il en soit peut-être resté dans la mémoire des possesseurs d'autre écho que celui d'un aimable ouvrage, plaisant au regard, délicieux au toucher, mais surtout fait pour être manié avec ménagement, et inspecté avec ravissement, plutôt que véritablement lu pour son essence même, ainsi qu'un roman du jour ou une œuvre anecdotique et littéraire en édition d'un écu.
      En conséquence, nous pouvons assez logiquement imaginer que, bibelot d'art bon pour la vitrine ou hochet vaniteux du collectionneur, cette coquette publication décorative fut assez généralement reliée avec splendeur et ostentation, avant même d'être coupée, et que, depuis, en guise d'album ou de keepsake précieux, elle sert à l'ornement de certaines tables de salons mondains, à moins qu'elle ne soit enfouie dans la bibliothèque de quelques brillants amateurs dont la principale vertu est de ne pas dépuceler leurs livres, — quels qu'ils soient.
      Nous voulons bien admettre que certains bibliognostes sérieux aient poussé la sympathie pour nos écrits jusqu'à porter un téméraire couteau dans la pliure des feuilles de cette première édition si majestueuse en ses atours, mais ce sont là des « exceptionnels » qui ont inconsciemment commis un crime de lèse-bibliophilie, et il n'en demeure pas moins assuré dans notre pensée que les ouvrages très luxueusement imprimés, ornés et illustrés sont en quelque sorte comparables à ces grandes dames qui se gorgiasent dans le faste et le cérémonial du costume au point d'en imposer aux plus amoureux désirs, alors que quelque simple Gothon, par son négligé souple et accorte, mettra les galants en veine de chiffonner ses charmes et de pousser jusqu'au bout l'aventure.
      En réalité, la beauté d'une édition, la solidité du papier, l'éclat des gravures, la solennité du texte superbement typographié sont autant d'éléments contraires à l'invitation à la lecture. On regarde sans pénétrer, car la splendeur semble souvent l'ennemie de l'intimité. Les grands palais sont froids et n'offrent point le décor rêvé de l'amour ni du mystère, et les petits livres sont comme les petits logis, ceux qu'on se complaît à fréquenter pour la chaude sympathie qu'on y trouve dans la simplicité même du cadre qui les enveloppe.
      C'est pourquoi la vision nous est venue que la plupart des exemplaires de nos ouvrages successivement publiés en brillants équipages d'illustrations précieuses doivent sommeiller, respectueusement conservés et inlus, parmi de nombreuses bibliotières dans leur virginale brochure. — Cette cruelle assurance de nous être momifié à plaisir et par dilettantisme d'art nous a fait peu à peu apprécier l'excessive niaiserie de notre attitude de Don Quichotte de la bibliophilie militante, trop strictement à cheval sur cette idée rigoureuse de la non-réimpression d'une œuvre épuisée en librairie.
      Certes, nous considérons toujours comme une félonie de procéder à un nouveau tirage d'une édition à petit nombre, dans des conditions semblables comme décoration et prix de vente à celles de la première impression ; mais nous estimons que les lois du bibliophilisme ne peuvent mettre un auteur en interdit vis-à-vis de nouveaux lecteurs qui se soucient davantage des lettres que des gravures, et nous pensons désormais, sous des apparences ornementales plus modestes, mais avec des prétentions littéraires infiniment plus exigeantes, présenter celles de nos œuvres qui nous agréent à un public encore inapprécié, mais en tout cas assez amoureux du livre pour le déflorer et le posséder consciencieusement de la Préface à l'Appendice.

Couverture de Louis Morin (premier plat)


      A ce public moins fortuné, nous n'offrirons plus des éditions haut cotées de nos principaux ouvrages, mais de pimpantes réimpressions ornées d'une illustration documentaire qui paraphrasera l'esprit du texte ; nous ne mettrons plus en avant dans ces nouvelles publications les recherches de la taille- douce polychrome ou les difficultés des repérages typographiques, mais nous nous efforcerons de donner, dans un texte très châtié, de nombreuses vignettes typographiques qui égayeront les pages de leur gentillesse et de leur intérêt de curiosité.
      Tous nos livres d'érudition légère, de gaie science historique ou d'observations critiques et psychologiques, nous les reverrons sans doute avec soin tour à tour, dans le but de les publier lentement en éditions correctes et entièrement refondues, afin qu'ils aient chance de rencontrer, dans un milieu de nouveaux lecteurs principalement épris du désir de connaître, une véritable sympathie intellectuelle, motivée par leur caractère de littérature curieuse, de fantaisie rare, de physiologie amusante ou d'histoire féminine.
       Pour aujourd'hui, nous remettons en lumière cette Française du Siècle, qui méritait, pensons-nous, d'être en première ligne exhumée de l'oubli injustifié, en lequel est déjà tombée la première édition trop vite engloutie dans le Royaume des Bibliotaphes. — Nous avons repris entièrement le texte de cet ouvrage afin de lui donner par de successives retouches un complément, de force, d'érudition et de vitalité. Dans l'état où il se présente, espérons que cet ouvrage de la Femme et la Mode réalise quelques mérites, ne serait-ce que celui d'offrir comme un panorama curieux de nos moeurs, usages et costumes depuis la Révolution. Les nombreux dessins que nous y avons semés page à page n'ont pas une relation directe avec le texte, mais ils expriment, dans le cadre même de nos tableaux littéraires, l'histoire des excentricités de la Mode à travers ce Siècle ; ils fournissent également le dessus du panier de cet immense Recueil de La Mésangère, dont les rares collections complètes sont estimées plus de trois mille francs et qu'il est impossible aujourd'hui de se procurer si l'on veut posséder un exemplaire dans un état correct et sortable.
      C'est l'histoire du bon ton et du snobisme de notre Société qui se déploie dans ce livre ; histoire variée à l'infini sur un thème qui semble toujours le même, étude réconfortante et désillusionnante à la fois, car elle nous prouve que l'esprit français s'est toujours montré aussi futile, aussi ingénieux, aussi désintéressé, aussi imprévoyant qu'il l'est encore aujourd'hui, mais aussi qu'il s'est toujours imposé à l'admiration ou à l'envie des autres peuples, comme un enfant terrible, mais merveilleusement doué, dont la bouillante nature désarme, quand bien même elle inquiète.
      C'est encore une évocation des règnes successivement évanouis, sous le sceptre à girouette de la Mode, que provoquera la lecture de ces divers chapitres conçus sans prétentions historiques ni considérations politico-morales. Ce livre franchement mondain est rempli surtout du frou-frou des modes, du chiffonné des mœurs, des échos de la vie élégante; c'est le miroir tournant des costumes féminins, l'image aux nuances changeantes de notre frivolité. — Que faut-il de plus ?
      De jolis doigts roses et effilés tourneront délicatement ces pages, écrivait notre préfacier, il y a sept années déjà ; des yeux de femmes, rieurs et inconstants, picoreront le texte à l'aventure ; de vieilles et charmantes douairières le liront attentivement, prises soudain d'émotion au souvenir de leurs chapeaux Paméla ou de leurs premières manches à la folle ; autour et à propos de ces chapitres vivants et pittoresques, les conversations s'animeront, on remuera les cendres du passé... Que d'amour et de sensations troublantes nombre de nos mondaines sur le retour n'ont-elles pas laissé dans un canezou d'organdi ou dans une jupe de barège !
      Certes, l'évocation d'une mode disparue est, pour beaucoup de femmes, aussi mélancolique qu'un roman vécu, et ce sera la philosophie de ce livre de montrer, par la succession des costumes adoptés avec passion et rejetés avec ennui, que la Mode comme la femme est la grande souveraine et que l'inconstance est l'éternelle loi des peuples, l'éternel pivot des pauvres marionnettes humaines qui ne font que tourner un moment dans l'invariable décor de ce monde dont seules les invariables passions demeurent ici-bas à jamais stéréotypées.

[Octave UZANNE]


(*) Achevé d'imprimer ce 31 octobre 1892 (1893 sur le titre et les couvertures) chez May et Motteroz, Ancienne Maison Quantin, Paris. Illustrations dans le texte par A. Lynch et E. Mas, frontispice en couleurs de Félicien Rops, couvertures de Louis Morin. 1 volume in-8. Tirage à 1.000 exemplaires (955 ex. sur vélin non numérotés, 25 ex. sur Japon et 20 ex. sur Chine). Ce volume est la réimpression corrigée et nouvellement mise en forme de La Française du Siècle publiée en 1886 chez A. Quantin.

Page de titre

Lettre autographe d'Octave Uzanne à M. Emmanuel Gonzalès à propos d'un "pieux pélerinage" sur la tombe de Paul de Musset (9 mai 1881).


Lettre autographe de Octave Uzanne à Emmanuel Gonzalès

Coll. priv.


 Paris, le 9 mai 1881

72bis Rue Bonaparte (Paris)

M. Octave Uzanne prie M. Emmanuel Gonzalès (*) de transmettre tous ses remerciements à Mme Paul de Musset pour avoir songé à lui au sujet du pieux pélerinage que des amis fidèles accompliront sur la tombe de Paul de Musset, le mardi 17 mai [1881].
Il sera heureux de se joindre au sympathique cortège de ceux qui se souviennent et il prie Mme Paul de Musset d'agréer l'expression de ses sentiments de haute considération.

Octave Uzanne

M. Emmanuel Gonzalès. Paris.


(*) Emmanuel Gonzalès est un romancier, feuilletoniste et dramaturge français né à Saintes le 25 octobre 1815 et mort le 17 octobre 1887. Il descendait de l'une des douze familles de Monaco anoblies par Charles Quint. Il est l'auteur des Frères de la côte, dont la lecture marqua Émile Zola dans son enfance, suivant l'éloge qu'il fit de son auteur à l'occasion de l'inauguration d'un buste en sa mémoire le 25 octobre 1891, lors d'une cérémonie organisée par la Société des gens de lettres, dont Emmanuel Gonzalès avait été le président à partir de 1863. Zola l'avait connu personnellement par l'intermédiaire d'Édouard Manet. La fille d'Emmanuel Gonzales, Eva Gonzalès, était en effet entrée dans l'atelier du peintre, et lui avait servi de modèle dans un fameux tableau : Eva Gonzalès peignant dans l'atelier de Manet. (source : Wikipédia)

Envoi autographe de Octave Uzanne à son ami James Carleton Young sur un exemplaire de Son Altesse la Femme (1 des 100 ex. sur grand papier du Japon, broché). "Son altesse la Femme ! présentée par un célibataire, qui fut son fidèle sujet et son grand prêtre, - mais les prêtres catholiques ne se marient point, à James Carleton Young, Friendly, Octave Uzanne" (1885)


Envoi autographe de Octave Uzanne à son ami James Carleton Young
sur un exemplaire de Son Altesse la Femme (1 des 100 ex. sur grand papier
du Japon, broché).

Coll. priv.

"Son altesse la Femme !
présentée par un célibataire, qui fut
son fidèle sujet et son grand prêtre,
- mais les prêtres catholiques ne se marient point,
à James Carleton Young,
Friendly,
Octave Uzanne"

Son Altesse la Femme, Paris, A. Quantin, 1885

jeudi 26 novembre 2015

Exemplaire remarquable : Voyage autour de sa chambre par Octave Uzanne, illustré par Henri Caruchet (1896). Magnifique ouvrage de la période Symboliste et Art Nouveau. Tirage rare à 210 exemplaires seulement pour les Bibliophiles indépendants.


Octave UZANNE - Henri CARUCHET illustrateur

VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE. Illustrations de Henri Caruchet gravées à l'eau-forte par Frédéric Massé, relevées d'aquarelles à la main.

Imprimé à Paris pour les Bibliophiles Indépendants, Henry Floury libraire, Paris, 1896 (Imprimerie Maire, 1897)

1 volume in-8 (27,5 x 20 cm), de 36 pages, toutes gravées à l'eau-forte (texte et encadrement illustré rehaussé à l'aquarelle), suite complète en noir des eaux-fortes sans le texte.

Reliure de l'époque plein maroquin bleu nuit janséniste signé Noulhac. Dentelle intérieure dorée, gardes et doublures de papier peigne. Etui bordé. Très bon état. Légers frottements sur un plat, sans gravité. La très belle couverture d'inspiration symboliste et imprimée en couleurs et en or de Henri Thiriet est parfaitement conservée.



TIRAGE UNIQUE A 210 EXEMPLAIRES.

CELUI-CI IMPRIMÉ AU NOM DE M. REVILLON.



Superbe ouvrage magnifiquement illustré par Henri Caruchet dans le plus pur style Art Nouveau et Symboliste. Le texte a été calligraphié par Antoine Barbier et reporté sur cuivre à l'eau-forte. Les compositions de Caruchet encadrent le texte. Toutes les pages ont été aquarellées à la main sous la direction d'Octave Uzanne. Archétype du très beau livre de bibliophilie fin de siècle.



La sobriété de la reliure s'accorde parfaitement avec le contenu morbide que recèle le texte d'Octave Uzanne. Ce court récit autobiographique (nous n'en doutons pas), a été publié une première fois dans le volume intitulé Le Calendrier de Vénus, en 1880. Sous le même titre Voyage autour de sa chambre, Octave Uzanne nous conte cette histoire malheureuse. Qu’est-ce que ce Voyage autour de sa chambre ? Comme l’indique tout à fait explicitement le sous-titre donné par Octave Uzanne en 1880 : Réminiscence. Du latin reminisci (se souvenir) et de menimi (avoir présent à l'esprit). Le narrateur (Octave Uzanne) se souvient de ses premières amours de dix-huit ans. Mais pas n’importe quels amours, un amour, celui d’une seule, disparue dans la fleur de l’âge. « (…) mignardes hantises de mes dix-huit ans » écrit-il. Ce texte est une complainte à l’amour perdu : « Une ancienne chanson d'amour voltige dans la solitude ; dans ce nid charmant où l'on était si bien à deux, il ne reste que des rêves de volupté indécise et la sarabande enlaçante, mystérieuse et sinistre des souvenirs, ces revenants de l'âme qu'on évoque, qu'on chasse et qu'on appelle encore. » C’est un récit charnel où il évoque les « caresses friponnes d'autrefois ». Cet amour était mortel et mortifère : « quand je jetai mon cœur dans ton âme avec la furie des désirs qui se cabrent et l'impétuosité des prurits cuisants, quand je m'agenouillai pour la prime fois devant ta beauté absorbante, quand nos lèvres allangouries se donnèrent la becquée divine, alors, j'aurais dû cesser de vivre ; j'étais Dieu dans la Création ! » Qui pouvait bien être cette « blonde » aux « longues tresses blondes dont parfois dans sa nudité, elle se faisait un manteau d'or. » ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Quelle est la part du rêve et de la réalité ? Le narrateur (Octave Uzanne ?) a aimé ! aimé à perdre la raison, dans ses premières années de virilité. Mais « la mort, en surprenant la pauvrette a fauché mon âme avec la sienne » écrit-il. « O la seule amante aimée, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage autour de ta chambre ». Confession ? Romanesque ?

Nous avons republié ce texte ICI : http://www.octaveuzanne.com/2013/01/voyage-autour-de-sa-chambre-1880-1896.html



TRÈS BEL EXEMPLAIRE FINEMENT RELIÉ A L'ÉPOQUE DE CE LIVRE RARE.

En vente à la librairie L'amour qui bouquine



vendredi 13 novembre 2015

Joséphin Péladan La Décadence Latine. Ethopée III. L'initiation sentimentale. Paris, Edinger, 1887. Envoi autographe du SAR Péladan à Octave Uzanne : "A Octave Uzanne, en très vive sympathie & profonde estime esthétique. Joséphin Péladan".


Ancienne Coll. Bertrand Hugonnard-Roche, novembre 2015


      Acquis au salon du livre ancien de collection au Grand Palais à Paris (avril 2014), voici un exemplaire provenant des rayonnages de la bibliothèque Octave Uzanne (lot n°331 de la vente de mars 1894 - avec d'autres volumes de Péladan).

      Octave Uzanne écrit en commentaire : "Exemplaires avec envois autographes du Sâr, à l'encre verte, d'allure originale et kabbalistique. Les romans de Péladan, frontispicés par de véritables artistes (Félicien Rops pour ce volume), resteront marqués d'originalité et seront longtemps sympathiques aux néo-bibliophiles. Quoi qu'on puisse penser du Sâr et de son esthétique, son talent d'écrivain reste indéniable et ses fictions sont toujours  nobles, élevées, dégagées des bassesses et des ordures naturalistes. Au milieu de son oeuvre évidemment trop touffue, des pages superbes apparaissent, des conceptions grandioses se dégagent. Parfois la phrase du mage atteint au mystère et s'égare dans un impénétrable occultisme, mais elle ne traîne jamais, il faut le dire, dans la fange ou la vulgarité. La postérité sera clémente à ce laborieux. Elle oubliera les excentricités de l'homme pour ne se souvenir que de l'oeuvre vaillamment accomplie dans la constante recherche du rare et du beau, toujours au dessus du banal. Le cri de guerre du Sâr : Ohé ! les races latines ! n'a rien en soi de si fol. - Ces pauvres races sont bien vieillottes, bien exténuées, bien calamiteuses sur le fumier des âges où elles expirent avec l'orgueil des vieilles coquettes qui prétendent ne jamais déchoir."

Description du volume :

Joséphin Péladan

La Décadence Latine. Ethopée III. L'initiation sentimentale. (*)

Paris, Edinger, 1887

1 volume in-18 (18 x 12,5 cm), IV-343-(3) pages. Frontispice en héliogravure par Félicien Rops. Couverture illustrée en couleurs. Tirage ordinaire. Reliure de l'époque demi-toile rouge à la bradel. Bon état. Exemplaire vendu broché à la vente Uzanne, relié quelques temps plus tard (mais sans doute assez rapidement). Envoi autographe du SAR Péladan à Octave Uzanne : "A Octave Uzanne, en très vive sympathie & profonde estime esthétique. Joséphin Péladan".

Il est temps que cet exemplaire rejoigne une autre collection que la mienne.

Bertrand Hugonnard-Roche


Frontispice par Félicien Rops


(*) L'initiation sentimentale est le titre du troisième volume de La décadence latine, un vaste cycle romanesque ou sorte de traité des passions auquel l'écrivain français Joséphin Péladan (1859-1918) consacra toute son existence. Le personnage central, Nebo, une des multiples incarnations de Péladan, enseigne à sa jeune élève Paule de Riazan comment connaître un amour pur et idéal. Pour ce faire, il stigmatise l'hypocrisie bourgeoise, le désordre qu'engendrent le romanesque et le dérèglement des passions. Rops réalise au cours de sa carrière de nombreuses illustrations de livres, le plus fréquemment ceux d'auteurs appartenant à l'avant-garde belge ou française. Pour le frontispice de L'initiation sentimentale, il réalise cette image provocatrice qui synthétise le contenu du roman. L'étrange Cupidon macabre qui se dresse devant l'arbre du Bien et du Mal résume les différents maux dénoncés par le personnage de Nebo. La confusion entre le petit dieu de l'amour et la mort chasseresse, les fesses dénudées qui chez Rops évoquent l'hypocrisie, l'allusion à la perversion féminine sont autant de transpositions visuelles du texte romanesque. Mais au-là de la simple illustration, le dessin de Rops constitue également une critique acerbe et amère de la société. Il se révèle ainsi comme un maître dans l'art très symboliste de la suggestion. (Musée d'Orsay, notice sur le frontispice de Félicien Rops).

jeudi 12 novembre 2015

"Au sujet de cette nouvelle édition du TEMPLE DE GNIDE", Lettre en guise de Préface par Octave Uzanne (20 janvier 1881).




LETTRE EN GUISE DE PRÉFACE (*)


 O Venus Regina Gnidi Paphique !

HORACE. 


A MADAME X***

Au sujet de cette nouvelle édition du TEMPLE DE GNIDE.


      L'AUTEUR des Lettres Persanes, cet ardent passionné de l'antiquité, était, assure-t-on, toujours prêt à dire avec Pline: « C'est à Athènes que vous allez ; respectez les Dieux. » Aujourd'hui c'est à Gnide, Madame, que nous allons nous rendre, dans un joli temple de marbre rose, au fronton rococo tout surchargé d'Amours ; ce n'est point un Parthénon, synonyme de temple de la Vierge, c'est un édifice d'une majesté moins hautaine et d'un aspect plus enivrant ; aussi ne dois-je point, parodiant Pline et Montesquieu, murmurer à votre oreille : « Respectez la Déesse », car je vous sais trop bien disposée à vénérer une divinité à laquelle votre beauté rend un perpétuel hommage.
      Songez à l'embarquement pour Cythère, dans un monde d'exquise convention ; voici déjà bercées sur le cristal des eaux les conques nacrées de Vénus, que de blanches colombes conduiront tout à l'heure ; l'air attiédi et sans bise est chargé de parfums troublants ; dans les profondeurs des bois, nymphes et sylvains mêlent leurs voix dans une harmonie délicieuse, et tout là-bas, dans des lointains noyés, pays bleus du rêve, on entrevoit, mignonne apothéose, éclairée par un doux soleil de rubis, le coquet petit autel où nous allons nous rendre en galant pèlerinage.
      Vite, ce costume Watteau qui vous sied si bien et ces mules de vair dignes de Cendrillon ; quelques mouches habilement placées pour la langueur du regard ou la morbidesse ironique du sourire, un nuage de poudre sur la chevelure, afin de donner plus d'ardeur à votre œil de velours noir sous ces frimas neigeux — adorable en vérité — prenez, de grâce, cet éventail de chinoiserie baroque et partons.
      Quoi ! vous n'avez point lu le petit livret grée que je vous envoie ? « Quel siècle est le nôtre, disait l'auteur, où il y a tant de critiques et de juges et si peu de lecteurs. » — Je ne vous gronderai pas trop cependant d'avoir laissé cette place vide dans la bibliothèque de votre érudition ; comment pourrai-je le faire, puisque je dois à cette adorable lacune le grand heur de vous servir de guide ou plutôt d'introducteur dans la lecture que vous allez faire, en jolie friande et délicat gourmet de ces riens charmants !
      Je vous soupçonne tout d'abord de connaître aussi bien que moi-même le célèbre président de Montesquieu par l'Esprit des Loix, l'Essai sur le goût et ses Lettres familières ; mais à tout hasard je détacherai d'une galerie de portraits, ce pastel littéraire malicieux que signa ce singe pétulant d'esprit, notre bon ami le petit abbé de Voisenon :
      « Montesquieu est un des hommes qui ont le plus honoré la-France ; il ne ressemble point aux auteurs qui tournent sans cesse dans le même cercle et qui passent leur vie à ne faire qu'un seul ouvrage sous vingt titres différents. Le Temple de Gnide, les Lettres Persanes, la Décadence des Romains et l'Esprit des Loix sont tous les quatre d'un genre entièrement opposé. C'est le peintre des Grâces, un censeur fin et plaisant, un historien philosophe et un législateur profond. Il fut de l'Académie française pour les Lettres Persanes à condition qu'il les désavouerait ; et le Temple de Gnide lui valut de bonnes fortunes, à condition qu'il les cacherait. Il aimait beaucoup les femmes et connaissait beaucoup les hommes, par conséquent ne les estimait guère ; mais, comme il n'était pas sauvage, il les voyait parce qu'il sentait que la société est un besoin. Il était si bon père qu'il croyait de bonne foi que son fils valait mieux que lui. Il était ami doux et solide ; sa conversation était rompue, comme ses ouvrages. Il avait de la gaieté et de la réflexion ; il savait raisonner, et en même temps bien causer. Il était extrêmement distrait : Il partit un jour de Fontainebleau et fit aller son carrosse devant lui afin de le suivre à pied pendant une heure, pour faire de l'exercice. Il alla jusqu'à Villejuif, croyant n'être qu'à Chailly. Son livre de l'Esprit des Loix est traduit dans toutes les langues, et sera par tous pays un ouvrage classique, malgré les clameurs des dévots, les critiques de la Sorbonne, de Fréron et même de M. Dupin. La Gazette ecclésiastique se crut obligée, par charité, de le censurer lourdement, le Président eut la hardiesse de lui répondre par une apologie qui est un modèle d'éloquence et de fine plaisanterie ; l'auteur janséniste, se voyant confondu, dit que le Président était Athée. Il mourut cependant dans des sentiments très chrétiens en disant que « la morale de l’Évangile était une chose excellente et le plus beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes ». Malgré cela, les experts assurent qu'il est damné. »
      Croyez-vous qu'il soit assez légèrement troussé ce croquis à la plume du cher abbé ? et ce trait final « les experts assurent qu'il est damné ». Voisenon, « cette petite poignée de puces » comme le nommait le marquis de Polignac, quel expert lui-même en matière de damnation ! Il portait, s'il vous en souvient, le sabbat de son libertinage jusque dans l'ermitage des époux Favart, et le diable seul sait quelle fut son astuce ! Mais remarquez cette insinuation qu'il est de mon devoir de vous expliquer : « Le Temple de Gnide lui valut de bonnes fortunes, à condition qu'il les cacherait » ; ne voila-t-il pas une des phrases d'ironie amère, un exemple de ce « nescio quid acetum » qui se retrouve dans l’œuvre entière de l'auteur du Sultan Misapouf. Ceci me conduit à vous conter sans plus de préambules l'origine du joli Temple de Gnide, que vous allez lire si dévotement.
     
      Montesquieu, qui a écrit ce mot charmant : « Je suis amoureux de l'amitié », fut aussi ami et grand ami de l'amour et je n'aurai point de peine à vous citer ces différents aveux qu'il a pris soin de ne pas dissimuler dans son oeuvre : « J'ai été dans ma jeunesse, dit-il, assez heureux pour m'attacher a des femmes que j'ai cru qui m'aimaient ; dès que j'ai cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain. » — Puis, plus loin : « J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et à leur rendre des services qui coûtent si peu. » Et enfin : « A l'âge de trente-cinq ans, j'aimais encore. » — Rapprochez ces déclarations diverses de celle-ci : « J'ai eu la maladie de faire des livres, et d'en être honteux quand je les ai faits. » Vous aurez dès lors en quelque sorte la synthèse du Temple de Gnide. Je ne dirai pas avec l'assurance sereine de Voisenon, que ce joli poème valut à son auteur de nombreuses bonnes fortunes, je croirais plutôt que c'est à une bonne fortune du Président que nous devons la construction de ce mignon petit temple, ex voto à la déesse de Paphos.
      Montesquieu avait trente-quatre ans passés, lorsqu'il écrivit son livret néo-grec ; bien plus, le Temple de Gnide aurait une clef tout aussi difficile à retrouver intacte que celles de Liaisons dangereuses égarée on ne sait où, et voici de quel métal ou plutôt de quel alliage cette clef serait faite. Président à Mortier au Parlement de Bordeaux depuis 1716, très renommé déjà pour son esprit et ses talents littéraires, Montesquieu était, vers 1723, très accueilli et fêté dans tous les mondes, à la ville et à la Cour ; à Chantilly surtout il avait libre accès, et c'était le beau temps de ce Chantilly que les précieuses du siècle d'avant nommaient Chipre, à cette époque où la duchesse de Longueville soupirait sous les berceaux de Sylvie. — Mais du temps de Montesquieu il y avait moins de préciosité et plus de marivaudage en cette princière demeure; la marquise de Prie y régnait en maîtresse, et, dans cette petite Cour brillante et libertine, on voyait au premier rang mademoiselle de Clermont, sœur du duc de Bourbon, le triste ministre de Louis XV, depuis la mort du régent.
      Je pourrais ici ébaucher un roman ou une manière de conte féerique pour vous intéresser davantage, mais ce serait duper votre esprit et vous bercer comme un enfant indolent ; je resterai donc précis pour ne point trop vous faire languir et mettre une borne à cette épître.
      Mademoiselle de Clermont pouvait avoir vingt-sept ans environ, au moment même où je place ce récit ; Nattier la peignit alors dans toute sa fraîcheur de nymphe, au milieu d'un groupe mythologique, où la jeunesse et l'amour s'unissent pour la servir ; je ne connais rien de plus gracieux et de plus provoquant à la fois que ce visage pétri de grâces voluptueuses dans cette allégorie grecque. Sans doute, vous connaissez ce curieux tableau, souvent reproduit par le burin des graveurs ; quoiqu'il en soit, je le déclare parfait et regrette de ne le point voir au début de ce livre, comme un hommage à l'inspiratrice de ce mignon chef-d'oeuvre.
      Mademoiselle de Clermont n'était pas cependant une de ces vestales idéales qui n'allument des feux que pour les activer, les entretenir et ne jamais les éteindre. C'était mieux qu'une âme, c'était un corps et un drôle de corps possédé par le diable, — l'exemple du duc de Bourbon et du comte de Clermont, ses deux frères, n'avait rien qui dût l'inciter aux pratiques d'une austère vertu. — Amie de madame de Prie, la plus spirituelle, mais aussi la plus rouée et la plus pervertie des marquises, conviée à tous les plaisirs, aux grandes chasses du jour et aux petites orgies de la nuit, frôlant des filles de l'Opéra, cueillant de toutes les bouches des anecdotes fort peu vêtues, au demeurant très hardie elle-même sur le propos, Mlle de Clermont avait déjà ouvertement fait un faux pas dans les bras du duc de Melun, mort à la suite d'un accident de chasse en juillet 1722. —Tout ceci serait peu et laisserait encore un certain duvet à ce joli visage, si l'auteur d'une Histoire de Montesquieu n'ajoutait, et veuillez excuser cette citation faite par amour du vrai : « Elle mangeait beaucoup, buvait trop, et tournait volontiers des couplets tels, que le roi l'avait appelée : « la Muse merdeuse du temps ». Les chansonniers, pour ses audaces, la nommaient : « Écoute s'il pleut ?», et les courtisans par déférence : « Son Altesse sérénissime ». Tout ceci est horrible, j'en conviens ; mais il est à supposer que ce singulier dragon de vice portait une cuirasse de Méduse, dont le charme mystérieux fascinait. Montesquieu y fut pris comme le duc de Melun, il y fut pris de cœur et d'esprit ; jusqu'à quel point, je ne le saurais dire ; du baiser des lèvres aux plus grandes faveurs, il n'y a que le cheveu de l'occasion ; le président était homme à le saisir et la demoiselle n'était point femme à le laisser échapper. —L'histoire garantit le baiser, et trois brouillons de lettre récemment publiés(**) montrent une intrigue heureusement couronnée. La première de ces lettres ou de ces fragments de lettres de Montesquieu à Mlle de Clermont est une déclaration très vivement conduite ; la troisième évoque un très galant tête-à-tête malencontreusement interrompu par un fâcheux ; pour la seconde, la plus courte, je puis vous en fournir copie : Lisez vous- même :

« Cet air absolu ne m'intimide point. Pourquoi ne vivrais-je point sous les lois de ce que j'aime? Je suivrai vos ordres de point en point. Je suis fâche que vos gens n'aillent point à Versailles et que je sois obligé de vivre si près de vous, sans vous voir. Vous m'occupez entièrement, vous faites le tourment de mon esprit, comme vous faites les délices de mon coeur. Adieu, madame, je serais heureux si cette nuit... mais je parle inutilement de mes désirs et de mes regrets. »

      Montesquieu, croyez-moi, n'en resta pas toujours aux désirs, et s'il eut par la suite à en demeurer aux regrets, ce fut, je pense, en tisonnant les cendres encore chaudes d'un feu partagé. Revenons, s'il vous plaît, à nos moutons du promontoire de la Carie, au petit temple de la Déesse dont je vous ai promis l'histoire, à cette oeuvre, dont Mme du Deffant a pu dire, d'après d'Alembert : C'est l'Apocalypse de la galanterie.

      « Le comte de Clermont et la marquise de Prie assistèrent, en 1724, à une fête burlesque et mythologique, qui eut lieu au château de Bellèbat et dont Voltaire s'était fait le poète, tandis que le curé de Courdemanche, lequel avait « la tête tournée de vers et de musique » en fut le plastron. » Voltaire fit la narration de cette fête, dont les détails obscènes vous feraient rougir jusqu'à l'âme, et le galant écrivain n'eut pas honte d'en offrir un exemplaire, avec dédicace, à Mlle de Clermont. Montesquieu, indigné, n'édifia le Temple de Gnide que pour mettre en parallèle avec le cynisme de Voltaire, l'art fin et voilé des indécences licites. La Fête de Bellébat avait été envoyée à la sœur du duc de Bourbon, ce fut pour elle seule que le président composa ce poème en prose voluptueuse dont les petits tableaux érotiques sont brossés à la manière de Boucher et de Lancret, avec cette délicatesse de touche, cette fraîcheur de coloris qui appartiennent à l'école vraiment française des peintres des fêtes galantes. Tout n'est qu'allusion dans ce poème jadis transparent. Gnide n'est-ce pas Chantilly, avec son palais, ses sous-bois ombreux, ses bosquets, ses fontaines, ses jolis petits coins où les folles rieuses jouaient à colin-maillard, aux cachettes introuvables, aux grandes volées de l'escarpolette, quand ce n'était pas à des jeux plus fripons et plus dangereux ? « Là, dit l'écrivain, les sacrifices sont des soupirs et les offrandes un cœur tendre. Chaque amant adresse ses vœux à sa maîtresse et Vénus les reçoit pour elle. » Je ne serais pas loin de reconnaître dans la Déesse, l'altière marquise de Prie :

« Cet esprit juste, gracieux,
Solide dans le sérieux
Et charmant dans les bagatelles. »

      Cette hautaine favorite qui ne voulut point survivre à sa disgrâce et qui mourut comme une Cléopâtre de la Régence dans l'amertume de son exil et le désespoir de sa chute. Croyez bien que Thémire n'est qu'un masque de mousseline sur le visage de Mlle de Clermont et que le gnidien Montesquieu connaissait au mieux l'original d'Aristée (le président Hénault, dit-on), et des moindres personnages qu'il mit en scène. Je n'ajouterai rien pour laisser plus d'imprévu à votre lecture, car il n'est point de plaisir plus berceur que de rêver entre les lignes d'un livre voluptueux ; votre imagination est déjà partie dans le pays des songes, je l'abandonne à elle-même ; la folle du logis reconstruira sûrement mieux que tous les Cuvier de l'histoire les péripéties de ces défuntes amours.
      Mais voici venir l'ennuyeux bibliographe, l'historien du livre, le grave généalogiste des éditions. Ne boudez point trop, je ferai en sorte que la leçon soit courte, très courte, et aussi peu pédante que possible. Je ne prétends point verser dans votre mémoire une charretée d'éditions de tous formats, ni dresser une nomenclature des contrefaçons, des libelles et réfutations, occasionnée par le petit livre de Montesquieu. Je vous conterai tout au juste ce qu'il ne vous convient pas d'ignorer, pas de musique savante ; une modeste ouverture légèrement orchestrée avant le lever du rideau.
      Le Temple de Gnide n'était point destiné à l'impression, ce n'était qu'un argument « ad mulierem » et Montesquieu y avait mis plus de vanité d'amant que d'amour-propre d'auteur. Mais la curiosité au museau de fouine pénètre par-tout avec d'autant plus de malice qu'il y a plus de mystère et d'intrigue dans ce qu'elle veut mettre au jour. Mlle de Clermont avait à peine reçu le poème manuscrit de son poète amoureux que déjà des copies nombreuses circulaient dans la société, et bientôt vers le mois de septembre 1724, un journal paraissant à Amsterdam : la Bibliothèque française, publiait le texte au complet, ne désignant l'auteur que par cet entrefilet : « Cette pièce a été trop bien reçue du public pour refuser de la mettre au rang des pièces fugitives qui méritent d'être conservées ! On assure qu'elle est de la façon de celui qui nous donna les Lettres Persanes. »
      La première édition originale parut anonyme à Paris, l'année suivante, chez le libraire Nicolas Simart, dans le format in-12, de 82 pages. Montesquieu, en dehors d'une préface que vous lirez plus loin, avait fait quelques légères retouches à son oeuvre. Dans le journal de Mathieu Marais, à la date du 10 avril 1725, on retrouve la première mention de cet ouvrage : « Le Temple de Gnide, petit livre à demi-grec, où les allusions couvrent des obscénités à demi-nues. Imprimé avec approbation et privilège. Il a paru pendant la semaine sainte et il en a été scandalisé. On l'attribue au président de Montesquieu, de Bordeaux, auteur des Lettres Persanes. »
      Marais était bien osé de venir parler d'obscénités, là où les Grâces seules sont souveraines. Le président cependant ne voulait pas s'avouer pour l'architecte du petit Temple ; il se défendait en homme de Parlement et en historien qui travaillait de longue main à son Esprit des Loix, et qui était sur le point de faire paraître les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. « Je suis, à l'égard des ouvrages qu'on m'a attribués, écrivait-il à Moncrif, comme La Fontaine-Martel l'était pour les ridicules : on me les donne, mais je ne les prends point. » — Voyez-vous le fourbe ! jamais ce monstre de de Sade ne mit par la suite plus de passion à nier la paternité de Justine.
      Les éditions du poème gnidien se faisaient de jour en jour plus nombreuses ; à Paris, à Londres, à Leyde, il en parut avec le nom de Montesquieu mis en vedette. Lorsque, de peur de se compromettre, un père s'obstine à ne point reconnaître son bâtard, il doit craindre que celui-ci n'affiche crânement à sa majorité le nom de l'auteur de ses jours. L'histoire des livres reflète celle de la vie jusque dans cet exemple. Le président à mortier se déclara vaincu ; il remania même, par un touchant retour sur le passé, le sens de sa préface, si bien qu'on peut y lire cette tendre déclaration : « A l'égard du beau sexe à qui je dois le peu de momens heureux que je puis compter dans ma vie, je souhaite de tout mon cœur que cet ouvrage puisse lui plaire : je l'adore encore, et s'il n'est plus l'objet de mes occupations, il l'est de mes regrets. » —Le désaveu de l'auteur ne pouvait être éternel, et je dois, pour être plus complet, détacher de l’Éloge que d'Alembert fit de Montesquieu, ce passage qui concerne le livre méconnu. Ces paroles du Grand Amoureux de Mlle de Lespinasse sont au reste très favorables au doux amant de Mlle de Clermont : « Le Temple de Gnide suivit d'assez près les Lettres Persanes ; Montesquieu, après avoir été dans celles-ci Horace, Théophraste et Lucien, fut Ovide et Anacréon dans ce nouvel essai : ce n'est plus l'amour despotique de l'Orient qu'il se proposait de peindre, c'est la délicatesse et la naïveté de l'amour pastoral, tel qu'il est dans une âme neuve que le commerce des hommes n'a point encore corrompue. L'auteur, craignant peut-être qu'un tableau si étranger à nos mœurs ne parût trop languissant et trop uniforme, a cherché à l'animer par les peintures les plus riantes ; il transporte le lecteur dans des lieux enchantés, dont à la vérité le spectacle intéresse peu l'amant heureux, mais dont la description flatte au moins l'imagination quand les désirs sont satisfaits. Emporté par son sujet, il a répandu dans sa prose ce style animé, figuré et poétique dont le roman de Télémaque a fourni parmi nous le premier modèle. Nous ignorons pourquoi quelques censeurs du Temple de Gnide ont dit à cette occasion qu'il aurait eu besoin d'être en vers : le style poétique, si on entend, comme on le doit, par ce mot, un style plein de chaleur et d'images, n'a pas besoin pour être agréable de la marche uniforme et cadencée de la versification ; mais si on ne fait consister ce style que dans une diction chargée d'épithètes oisives, dans les peintures froides et triviales des ailes et du carquois de l'Amour et de semblables objets, la versification n'ajoutera presqu'aucun mérite à ces ornements usés : on y cherchera toujours en vain l'âme et la vie. Quoi qu'il en soit, le Temple de Gnide étant une espèce de poème en prose, c'est à nos écrivains les plus célèbres en ce genre à fixer le rang qu'il doit occuper : il mérite de pareils juges ; nous croyons du moins que les peintures de cet ouvrage soutiendront avec succès une des principales épreuves des descriptions poétiques, celles de les représenter sur la toile. Mais ce qu'on doit surtout remarquer dans le Temple de Gnide, c'est qu'Anacréon même y est toujours observateur et philosophe. Ce fut un grief contre Montesquieu que ce poème en prose. Voltaire, auteur du Temple du goût, s'écria : « Il est coupable de lèze poésie. » — En vérité la critique est mince, et j'estime que l'écrivain qui mit sous la plume de Rica cette phrase : « Les poètes, c'est-à-dire les auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens et d'accabler la raison sous les agréments, comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs parures et les ornements », j'estime, dis-je, que ce passionné de bonne prose, fit sagement d'éviter un écueil que la médiocrité vaniteuse se permet seule de braver. — Bien plus, dans ce temps de fadeurs poétiques, Léonard et le pauvre Colardeau le devaient venger de l'ironie voltairienne, en se montrant les seuls coupables de lèze poésie. Je ne sais plus exactement s'il ne s'est pas trouvé quelque fol pour affubler Télémaque en alexandrins ; mais je puis vous rappeler fort bien le ridicule de Colardeau, l'auteur des Perfidies à la mode, qui commit celle de travestir le Temple de Gnide en pauvres vers dignes tout au plus d'être découpés dans les diablotins papillotes et autres friandises du XVIIIe siècle.
      Je ne vous parlerai pas de l'édition que vous allez recevoir, reproduction exacte d'un des plus merveilleux volumes du siècle dernier, l'une des raretés des plus riches cabinets d'amateurs. J'ai omis de vous dire bien des choses au cours de cette lettre hâtive, mais je sais que vous estimez les gens distraits comme de généreux caractères sans prétentions, et pour moi je pense avec le prince de Ligne que les femmes d'aujourd'hui n'ont que trop d'esprit et qu'il faudrait les arrêter. Aussi bien je m'arrête, pour mieux vous contenir. Les plus courtes leçons sont, dit-on, les meilleures ; tournez le feuillet, Montesquieu vous attend pour vous faire les honneurs de son temple. — Adieu ! Thémire, il me faut vous quitter !

OCTAVE UZANNE.

Paris, 20 janvier 1881.


(*) Aussi ampoulée et ennuyeuse soit-elle pour le lecteur moderne, cette préface a le mérite de montrer combien Octave Uzanne portait d'affection aux écrits légers, grivois, libertins du XVIIIe siècle. Monstesquieu est ici croqué d'assez jolie façon depuis son profil le moins exploré sans doute, celui d'un auteur de légèreté pour amuser une dame. Octave Uzanne se place lui-même dans cette lignée d'amuseur-bibliographe lorsqu'il écrit cette lettre-préface à Madame X*** que le mystère insondable des astérisques n'a pas permis d'identifier. A moins qu'il ne s'agisse ici que d'une épître adressée à toutes les Dames. Nous le croyons volontiers. Ce ne sera ni la première ni la dernière Préface que Octave Uzanne dédicacera à une femme, toujours mystérieuse. A croire que Octave Uzanne n'aura finalement écrit que pour ces Dames, précieuses lectrices qu'il choyait avec le plus grand soin. Cette Préface est placée en tête d'un beau volume in-4 publié en 1881 chez J. Lemmonyer, Libraire à Rouen. Tirage à 200 exemplaires seulement (100 ex. sur papier Whatman, 50 ex. sur papier de Chine et 50 ex. sur papier du Japon). Chaque volume est illustré des Figures d'Eisen et de Le Barbier gravées par Le Mire, ici fidèlement reproduites (peut-être sur les cuivres originaux de l'édition du Temple de Gnide de 1772 publiée chez Le Mire).
(**) Histoire de Montesquieu par Louis Vian. Paris, Didier, 1875, in-8", p. 76 et 77.

lundi 9 novembre 2015

Exemplaire de la bibliothèque Octave Uzanne : George SAND Mauprat. Paris, Calmann Lévy, A.Quantin imprimeur-éditeur, 1886. Ex-libris Octave Uzanne. Édition en grand format limitée à 100 exemplaires sur papier Japon, exemplaire de M. Octave Uzanne, avec une suite des planches.



Lot n° 243
George SAND
Mauprat. Paris, Calmann Lévy, A.Quantin imprimeur-éditeur, 1886. In-4 orné de 10 compositions par le Blant gravées à l'eau-forte par H. Toussaint, frontispice portrait en lithographie par Thierry frères, et étude originale encre de Chine et gouache blanche. In-4 cuir brun mosaïqué à décor japonisant d'animaux et poissons. Gardes à motif japonais en xylographie rehaussée au pochoir. Ex-libris Octave Uzanne. Édition en grand format limitée à 100 exemplaires sur papier Japon, exemplaire de M. Octave Uzanne, avec une suite des planches.

Estimation : 200 / 300  €

Eric Pillon Enchères
pillon-encheres@wanadoo.fr
01 39 02 40 40


Actualité Uzannienne en salle des ventes aux enchères publiques : [HUGO (Victor)]. UZANNE (Octave). Une curiosité littéraire. Excusion à travers un manuscrit inédit de Victor Hugo. Les Propos de table du poète en exil. Paris, Administration de L'Art et l'Idée, 1892.



Photo ALDE


Fonds Henri Béraud, Editions Originales du XIXème au XXIème. le 18 Novembre 2015 à 14h00. ALDE, 75009 PARIS.

LOT 238. [HUGO (Victor)]. UZANNE (Octave). Une curiosité littéraire. Excursion à travers un manuscrit inédit de Victor Hugo. Les Propos de table du poète en exil. Paris, Administration de L'Art et l'Idée, 1892. In-8, maroquin citron janséniste, filets sur les coupes, doublures de soie rose encadrées d'un jeu de filets dorés, doubles gardes de papier japon, tranches dorées sur témoins, couverture et dos (Reliure de l'époque). Édition originale de cette présentation par Octave Uzanne d'un manuscrit inédit dans lequel Adèle Hugo avait consigné les propos de table tenus par son père durant l'exil à Jersey et Guernesey. L'ouvrage a d'abord paru sous forme d'article dans le Scribner's Magazine de New-York avant d'être publié en volume dans la présente édition, qui est ornée de deux reproductions de portraits à pleine page et de quatre vignettes gravées. Tirage à 200 exemplaires, dont seulement 50 ont été conservés « afin de laisser à la famille Hugo le soin de mettre ces pages éparses en lumière » (Appendice). Celui-ci, imprimé sur vélin fort, n'est pas numéroté. Bel exemplaire bien relié en maroquin citron janséniste. Dos légèrement assombri, trois mors un peu fendillés. (notice ALDE).

Estimation : 600 € / 800 € - adjugé 1.000 euros

mercredi 4 novembre 2015

Vu sur le net : Exemplaire personnel de Octave Uzanne du Calendrier de Vénus (1880). En vente à la librairie Thalie (Belgique).



Copie d'écran (4 novembre 2015)







Version texte de la notice du libraire :

Ref. AB1540003 Le Calendrier de Vénus Octave UZANNE Paris, Edouard Rouveyre, 1880,viii-237pp-[3], demi-maroquin citron à coins signé Victor CHAMPS

3500 €

In-8°. RARE ÉDITION ORIGINALE tirée à 100 exemplaires en tirage de luxe sur divers papiers (parchemin, Japon, Chine, Renage, Whatman). Celui-ci, 1/15 sur Chine, est L'EXEMPLAIRE PERSONNEL DE L'AUTEUR. Sous la justification, les mots autographes : « exemplaire sur chine de l'auteur » sont écrits au crayon par Octave Uzanne qui signe. Il contient les particularités suivantes : l'illustration du premier plat de couverture est en deux états supplémentaires sur Chine, un état en noir avant la lettre, un état en bistre avec la lettre ; une encre originale signé de A.(lbert) Lynch ; le frontispice (à l'eau-forte par Marius Perret) décliné sur 10 tirages différents – deux clichés d'impression retouchés à l'encre dont un en inversion, un tirage avant la lettre sur papier rose, le même en sanguine sur Chine, un troisième en sépia sur Chine, un quatrième en noir sur Chine, trois tirages en noir sur vergé avant la lettre, le tirage définitif sur Chine – ; un portrait de l'auteur rehaussé aux crayons de couleurs contresigné en bleu par Octave Uzanne ; un portrait gravé par Paul Avril de l'auteur, probablement réalisé spécialement pour cette édition. L'exemplaire est en outre enrichi d'une eau-forte originale de F. Courboin d'après Félicien Rops sous forme de compliment adressé par Octave Uzanne pour 1892 et du bulletin d'abonnement pour sa revue Le Livre Moderne. Octave Uzanne, grand amateur de reliures, a fait paré son exemplaire d'une demi-maroquin citron à coins, plats de papier caillouté "œil de chat". Dos à cinq nerfs ornés d'une roulette dorée, caissons ornés de filets, fleurons et fleurs mosaïqués dorés, pièce de titre en maroquin bleu, lieu et millésime dorés en queue. Rares doublures et gardes volantes réalisées en estampes japonaises (Zeshin et Kyosaï notamment), doubles gardes de papiers peignés. Tête dorée, non rogné, couverture conservée. [V.Champs]. Exempt de rousseurs, ce qui est rare sur un tel papier. Provenance : Octave Uzanne (ex-libris multiples et vente), Isidoro Fernandez (ex-libris) (Vicaire, VII-921)

Note de Bertrand Hugonnard-Roche : Ce volume se trouve listé sous le n°422 du catalogue de la première vente Uzanne en mars 1894. Il a éte vendu 60 francs.

lundi 2 novembre 2015

Actualité Uzannienne : Fashion in Paris from the revolution to the end of the XIXe century. The various phases of feminine taste and aesthetics from the revolution to the end of the XIXe century. From the french by Lady Mary Loyd With 24 hand-coloured plates and 250 text illustrations by François Courboin. From William Heinemann - London - 1901



A signaler cette réimpression récente de l'édition anglaise de La Mode à Paris de Octave Uzanne :

Fashion in Paris from the revolution to the end of the XIXe century. The various phases of feminine taste and aesthetics from the revolution to the end of the XIXe century. From the french by Lady Mary Loyd With 24 hand-coloured plates and 250 text illustrations by François Courboin. From William Heinemann - London - 1901

EAN : 9782354981365 - Format 200 x 270 mm. 180 pages. Couverture souple à rabats. Impression N&B et 24 pages en couleurs sur un beau papier couché. Reprint. Texte en anglais.

Télécharger un extrait - Download a PDF : http://fdouin-editions.com/acatalog/Octave-UZANNE--Fashion-in-Paris-109-in-colours.html#SID=16

Price : 46 € TTC contact@fdouin-editions.com

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