jeudi 31 octobre 2013

Joseph Uzanne, Octave Uzanne et Hector Giacomelli : fragments de correspondance privée (1900)


Coll. B. H.-R., 2013
Voici trois lettres de notre collection adressées par Hector Giacomelli (1822-1904) à Joseph Uzanne (1850-1937). Giacomelli est un peintre et illustrateur, spécialiste de l'aquarelle, bien connu pour ses représentations réalistes d'oiseaux. Les deux lettres, écrites l'une en 1900 et l'autre sans doute quelques mois ou années plus tard (on sait que Joeph Uzanne a été gravement malade en 1902), dénotent une amitié certaine mais distante cependant. Giacomelli regrette dans la première lettre de ne pas connaître Octave Uzanne, pourtant il connaît et apprécie son oeuvre littéraire, comme il l'indique à son frère Joseph. La troisième lettre montre Giacomelli très affaibli par la maladie, probablement dans les derniers mois de sa vie, après 1902. Il meurt en 1904.


Bertrand Hugonnard-Roche




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Coll. B. H.-R., 2013
[Carte-Lettre de Hector Giacomelli à Joseph Uzanne, année 1900]

« Mon bon ami (1),

Je viens d'écrire à notre bon Mariani (2) et j'ai oublié de lui demander de me faire le grand plaisir de me donner une épreuve de Sarah (3) et une de Besnard (4) .... Deux amis très aimés.
C'est donc à vous que j'adresse cette prière et je sais quel ami j'ai en vous.
Le conte (5) de votre frère est exquis et d'un mouvement endiablé, j'ai dit à Mariani qu'il sentait la poudre et c'est livre à respirer ..... Tous mes compliments à ce frère que j'aime à cause de ses œuvres, à cause de vous, et que je voudrais tant connaître.
Bon ami, votre vieux vous embrasse et vous remercie.

Votre Giacomelli (6)

P.s. Je possède deux Capitaine Hauteroche, faut-il vous en retourner un ? »


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[Carte-Postale illustrée d'un dessin d'Hector Giacomelli à Joseph Uzanne, non datée]

« Cher bon ami,

Embrassons-nous ! Echangons quelques microbes !!
Je suis heureux de vous savoir recalé, rafistolé (7).
J'étais vraiment inquiet de vous, je vous aime bien et vous envoie à travers l'espace mes meilleurs souhaits pour vous et ceux que vous aimez.
Ce sera si bon de se revoir. Espérons.

Votre Giacomelli qui vous écrira bientôt plus lisiblement. »


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[Lettre de Hector Giacomelli à Joseph Uzanne, 28 février]

« 28 février [probablement après 1902]

Cher ami,

Je vous ai espéré, attendu, et vous n'êtes pas venu, ce qui m'a causé une vraie peine. J'aurais tant aimé bouquiner et cartonner un peu avec vous !
Depuis cette promesse vaine, je n'ai plus entendu parler de vous, ni du grand bon ami, où est-il ? où êtes-vous.
Mais, j'ai pensé à vous, à lui, et je vous ai fait une petite aquarelle que vous garderez comme un souvenir d'un ami qui vous aime bien ; j'en ai fait une aussi au bon Mariani. C'est vous qui la lui remettrez à son retour puisque je le crois en Amérique.
J'ai été très malade, d'affreuses crises Epathiques (sic), jaunisses sur jaunisses. Celle de dimanche dernier a été atroce. C'est à force supérieure de morphine que j'en ai été délivré.
Je suis très démoli et le docteur m'ordonne le vin Mariani. Je vous en prie, faites moi faire un envoi au plus tôt et joignez au vin quelques boîtes de pâte pectorale.
J'écris comme un chat, voyant à peine ce que griffonne ma plume.
Cher ami, pourquoi n'êtes-vous pas venu voir le vieux ?
Me voilà déjà las, mais tout de même bien à vous, de tout coeur.
Mille bons souvenirs et vous espérant toujours.

Votre Giacomelli

[P.s.] Le paquet partira demain poste recommandée. Bien impatient de savoir si mes petites bêtes vous amusent.


(1) Cette lettre est adressée à Joseph Uzanne (1850-1937), frère aîné d'Octave Uzanne et directeur des Figures Contemporaines tirées de l'Album Mariani. Cette lettre doit avoir été écrite peu de temps après la parution du tome V des Figures Contemporaines de 1900 (il n'y a pas d'achevé d'imprimer pour ce volume).
(2) Angelo Mariani (1838-1914), pharmacien et industriel français né à Pero-Casevecchie en Corse. Propagateur du vin à la coca dit « vin Mariani ».
(3) Sarah Bernardht (1844-1923), célèbre actrice. Sa biographie et son portait paraît dans le cinquième volume des Figures Contemporaines Mariani de 1900.
(4) Albert Besnard (1849-1934), peintre. Sa biographie paraît également dans le tome V des Figures Contemporaines Mariani de 1900.
(5) La Panacée du Capitaine Hauteroche, par Octave Uzanne. Paris, H. Floury, 1899. Ce volume a été achevé d'imprimer le 30 septembre 1899.
(6) Hector Giacomelli, peintre et illustrateur. Sa biographie paraît dans le tome III des Figures Contemporaines Mariani pour 1897.
(7) D'après le Journal inédit de Léon Bloy, Joseph Uzanne aurait été très malade au cours de l'année 1902.

vendredi 25 octobre 2013

« à m. Julien Stirling, qui aime les livres plus profondément que les livres sterling, ce dont je l'honore. Sympathique souvenir Octave Uzanne » (1882-1883)



« à m. Julien Stirling,
qui aime les livres plus profondément que les livres sterling, ce dont je l'honore.
Sympathique souvenir
Octave Uzanne »

Coll. B. H.-R., oct. 2013

Voici un envoi non dénué d'humour. Uzanne en usait souvent. Cet envoi autographe se trouve sur le faux-titre de l'Ombrelle, le Gant, le Manchon, achevé d'imprimer par Albert Quantin le 15 novembre 1882. Il n'est pas daté. Sans doute date-t-il de quelques semaines ou quelques mois tout au plus après l'impression du volume, car la reliure qui le recouvre est strictement de l'époque et semble avoir été commanditée par M. Julien Stirling lui-même (elle contient sa vignette ex libris gravée). Il s'agit d'une reliure pleine soie brodée à motifs de large bande verticale fleurie sur fond de soie rose. Si la reliure n'est pas signée elle semble tout droit sortie des ateliers d'Emile Carayon, tant le travail semble typique de son atelier.

Nous avions publié en novembre 2012 un livre offert par Octave Uzanne au même Julien Stirling, La Française du Siècle (achevé d'imprimer le 4 novembre 1885) avec un long et intéressant envoi autographe (redonné ci-dessous pour mémoire), cette fois daté du 25 février 1899.


« à M. Julien Stirling, ce volume de la Française du siècle que j'estime, à la distance de douze années, comme l'un des meilleurs et de plus parfaits, au point de vue d'art bibliophilique, de cette série d'ouvrages de luxe successivement publiés chez l'éditeur Quantin de 1882 à 1895. Octave Uzanne 25. II 99. »


Comme nous l'écrivions, Julien Stirling fut connut pour être un éminent Hugolâtre. Voir à son sujet Un Hugolâtre [Julien Stirling], Le Carnet, XVI (1903) p. 413 et suiv. Il est décédé en 1919. Il écrivait sous le pseudonyme de Georges Colas dans diverses publications littéraires et scientifiques. André Stirling, son fils, s'essaya à la poésie (Les Extases, Poèmes, 1908) et publia divers ouvrages de littérature et d'érudition. Nous ne savons rien des liens qui ont pu unir Octave Uzanne avec Julien Stirling à la fin du XIXe siècle.


Bertrand Hugonnard-Roche

« J'ai déjà la cigarette au bec en t'écrivant » écrit Octave Uzanne à son frère Joseph le 25 octobre 1907 - Uzanne et sa passion pour le tabac. Dépêche de Toulouse du mardi 17 mai 1910.


« J'ai déjà la cigarette au bec en t'écrivant » écrit Octave Uzanne à son frère Joseph le 25 octobre 1907 depuis son havre de paix de Barbizon. La décision qu'il prit d'arrêter de fumer doit dater de quelques mois à quelques semaines seulement après l'envoi de cette lettre. C'est entre fin 1907 et début avril 1908 que la décision semble avoir été prise. « Ma santé est bonne, écrit-il, et je fais tout pour la conserver et l’améliorer, car je la sentirai vite fragile, si j’en mésusais – nous ne pouvons nous mettre à l’unisson, ni toi ni moi, de nos contemporains qui vont aux fêtes, banquets, dîners en ville, qui fument, voient des femmes et continuent à croire à l’illusoire jeunesse. La façade dure quelque temps et puis ils s’effondrent. » (4 avril 1908 depuis St-Raphaël). Clairement Uzanne se met du côté de ceux qui veulent et doivent mener une vie saine : plus de banquets, plus de dîners en ville, plus de tabac et plus de femmes. Si le programme désormais établit par Uzanne n'est pas des plus réjouissants, il a au moins le mérite de maintenir en bon état une santé qu'il sent chancelante depuis quelques mois voire quelques années. A la fin de l'année 1908 (3 décembre 1908), il écrit, toujours à son frère : « – Rien n’est difficile comme de demeurer seul avec ce vieux brave garçon [Emile Rochard], affreusement personnel, aucunement altruiste et compréhensif, qui vient fumer chez moi sans se douter qu’il me gêne et m’irrite les bronches [...] » A la même époque il évoque avec son frère son « récent passage à tabac par le destin » Si nous ne savons pas encore, ni les causes, ni la chronologie exacte de cet incident de santé qui rendit Uzanne si méfiant et si alerté sur sa santé dès 1906, nous avons un témoignage direct à propos du tabagisme actif d'Octave Uzanne. C'est une chronique signée Un Kodakiste (pseudonyme choisit par Uzanne pour signer quelques articles courts publiés dans la Dépêche de Toulouse entre avril et juin 1910) et intitulée Au fil des jours et sous-titrée pour l'occasion : L'impôt sur le tabac. Elle paraît dans la Dépêche de Toulouse du mardi 17 mai 1910. Voici la transcription intégrale de cet intéressant articulet.

Bertrand Hugonnard-Roche



AU FIL DES JOURS

L’IMPÔT SUR LE TABAC

Je ne suis plus fumeur. Je le fus passionnément. Pipe, cigares, cigarettes, tabacs d'Orient, de Virginie, d'Algérie, Havanes - conservés humides des yankees ou craquant à l'oreille, selon le goût français - je connus tout et même davantage. Je ne fus pas un fumeur, je fus « le fumeur », le curieux de toutes les herbes de Nicot poussées sur tous les points du globe, le gourmet des fumées parfumées, capable d'une folie pour un Puros de marque.
Ah ! ce qu'il m'en coûta pour me défaire de cette tyrannique habitude qui me dominait si pleinement et dont je découvrais humblement l'affreux état de servitude en lequel elle me condamnait ! Des mois de lutte, de haute école de ma volonté finirent par me soustraire heureusement à cet esclavage. Aujourd'hui l'impôt sur le tabac me paraît moral, équitable, judicieux. Je doute qu'il crée des protestations sérieuses ou qu'il nuise à la réputation de l'intelligence fiscale du gouvernement. Il s'agit de produits de luxe, de cigares chers, de tabacs de choix. Ceux qui recherchent et consomment ces produits ne se plaindront point de payer quelques maravédis de plus les panatellas bagués d'une étiquette polychrome et dorée ou les blondes cigarettes d'Egypte, de Grèce ou de l'empire ottoman.
Pourquoi fume-t-on, d'abord ? C'est un problème que l'on ne s'est jamais efforcé de résoudre en France, mais qui, récemment, fit l'objet d'un référendum qui dura plusieurs mois dans la Revue Berlinoise Nord und Süd, naguère dirigée par Paul Sindau, un de nos confrères les plus français d'outre-Rhin.
Le médecin qui se chargea de recueillir les résultats de l'enquête, le docteur von Vleuten résuma ses observations par des réflexions fort suggestives. « On a chanté, dit-il, le vin, l'amour et le tabac. Le vin nous a valu, au cours des âges, une foule de poésies, bonnes ou médiocres, mais les érudits que j'ai consultés n'ont pu me citer un seul poème de valeur réelle dédié et consacré « aux charmes de la feuille de nicotine ». Cela est assez juste. Je ne sais que quelques vers isolés accidentellement, du dix-septième siècle à nos jours, expriment les voluptés Tabac-chistes.
Aucun fumeur ne sait pourquoi il fume. Tel est le résultat de l'enquête du Nord und Süd. Mais aucun des correspondants du docteur von Vleuten en consentirait à ne plus fumer. Tous Anglais ou Allemands avouent qu'ils préféreraient plutôt se priver de vin, de bière ou de liqueurs plutôt que de ne plus en « griller un ou une ». D'aucuns affirment même qu'ils bouderaient plus volontier Vénus que Nicot. Je dis Nicot, car le dieu du tabac ne fut non plus jamais inventé ; on ne fuma pas sur l'Olympe.
Personne ne peut, parmi les écrivains, penseurs philosophes, poètes, historiens, romanciers, musiciens et artistes, expliquer comment ils se sont accoutumés à faire du tabac le compagnon nécessaire et inévitable de leur vie intellectuelle. Aucun n'a pu préciser le sens de cette impulsion toute puissante qui contraint l'homme à s'intoxiquer sûrement et par successifs degrés - le mystère du tabac a résisté à l'enquête de la revue allemande.
Les priseurs seuls ont affirmé que rien ne vaut une prise pour rendre l'esprit clair. On le savait d'avant la Révolution, mais les invétérés fumeurs n'ont pu rien dire que de vague pour analyser leur passion.
Le tabac ne rend décidément pas clairvoyant. - C'est une habitude devenue une seconde nature. - Ceux qu'elle tient ne lui peuvent échapper. L'impôt sur le tabac et surtout sur le tabac de luxe, n'atteignant par les pauvres bougres dont il faut respecter les plaisirs, les paradis artificiels et même les vices, qui n'intéressent qu'eux-mêmes, est donc un impôt aussi salutaire que celui qui pourrait taxer la haute prostitution, les fumeries d'opium, la morphinomanie, le hachichisme, le chloralisme, l'éthéromanie et tous les appareils par quoi s'abrutissent avec ivresse nos faibles frères les humains.


UN KODAKISTE [Octave Uzanne]
Dépêche de Toulouse,
Mardi 17 mai 1910

jeudi 24 octobre 2013

Octave Uzanne a perdu sa maman : « Je suis encore bien hanté par notre chère maman, le soir en me couchant – ces chagrins sont lents, lents à perdre de leur acuité. » (24 février 1905)


Crédit Photo : Fonds Y. Christ, Archives de l'Yonne
24 janvier 1905 : Octave Uzanne (54 ans) vient de perdre sa maman. Elle est décédée au 24 rue d'Assas à Paris,VIe arrondissement. Elle était dans sa 82e année. Désignée comme rentière sur son acte de décès, on sait qu'elle a passé quelque temps retirée au couvent des Dames Augustines, Place de Mantes, à St-Germain-en-Laye. Deux cartes postales en font foi. La première datée du 11 septembre 1904 : « Je n’ai pu t’écrire encore, chère mère, tant j’ai voyagé sans trêve depuis six jours. Santé tout à fait bonne – très beau temps, paysages et villes admirables – je coucherai demain samedi à Vienne d’où je t’écrirai. Soigne-toi bien et pas d’imprudence – à bientôt une lettre. Tendresses cordiales. Octave. » Cette carte postale a été postée de Bavière (lac de Königsee). Le lendemain c'est une seconde carte postale expédiée depuis Salzbourg, à Mirabellgarten : « Mère chérie – Si tu as à m’écrire pour me donner de tes nouvelles, fais ainsi l’envoi : Oct. Uzanne. Congrès de la Presse – Vienne I Autriche – 5 Fleismark. Tendrement. Octave »

Voici une lettre (*) qu'Octave Uzanne adresse à son frère Joseph le 24 février 1905, soit un mois jour pour jour après le décès de leur mère :

[carte-lettre bordée noir à l’adresse de la Place de l’Alma]

Paris, ce 24 février 1905.

Mon cher franginot, Je reçois ton mot. Il fait aujourd’hui beau et tiède à Paris. Chez moi c’est exquis. Hier la température fut gibouleuse, mais, ce février est plutôt agréable ici, alors qu’il est grinchu, odieux, sur le littoral. Je me souviens du froid que j’essuyai l’an dernier à cette date à St-Raphaël, ce fut mémorable pour mes sens – je n’eus jamais peau si glacée, corps si transi. Ma santé bonne, bien que je ne me trémousse point à mon gré depuis le retour. Ce soir j’irai diner à Versailles chez Lady Mary. Je suis désolé de te savoir encore fatigué et souffrant. Je pense que ça ne sera que passager. Oui la mère Van der Steppen est une excellente femme qui me plait beaucoup. C’est un ancien modèle épousé, mais elle a toutes les qualités de rondeur et d’intelligence innée des braves femmes d’origine simple, si préférables aux mondaines et noblaillottes. Le mari aussi bon gros garçon, d’un talent tertiaire, mais excellent cœur. Oui, nous règlerons les affaires et ce serait urgent. Je crois que notre chère mère avait omis pour son bon à lot de Panama de demander sa part de liquidation, si bien que je crains que cette valeur ne vaille plus un sol. Ganquiteau m’a écrit il y a 3 semaines que nous devions toute l’année d’impositions – j’ai mis de côté toutes lettres de Normand et Cie – à ton retour tout sera en ordre. Je suis encore bien hanté par notre chère maman, le soir en me couchant – ces chagrins sont lents, lents à perdre de leur acuité. Mes tendresses. Octave. PS : Je t’envoie un journal où tu liras l’article : Inconscience que tu ne dois ignorer.

Comment est-il possible que le même Octave Uzanne, cinq ans plus tard, en 1910, écrive à son frère : « J’ai assisté samedi & dimanche aux offices – notre pauvre mère mourut en 1904 et non en 1905, ce serait donc le 5è anniversaire et la cinquième année de sa mort – si je ne me trompe. »  Pourtant Octave Uzanne se trompe bel et bien dans l'année de décès de sa maman chérie. Joseph Uzanne lui ne se trompait pas.

Quoi qu'il en soit, très affecté par la mort de sa mère, Octave Uzanne fut sans aucun doute longtemps hanté par sa vision de mère aimante. N'oublions pas que le père d'Octave et Joseph Uzanne est mort en 1866 alors qu'ils n'étaient que de jeunes adolescents.
Le décès de Madame Veuve Uzanne, Elisabeth Octavie Laurence Uzanne, née Chaulmet, auxerroise-bourguignonne de souche depuis le XVIIe siècle au moins, a très probablement fragilisé Octave Uzanne au point d'être, au début de cette année 1905, un élément important et déclencheur dans sa décision de changement de mode de vie. Désormais Octave Uzanne aspira à la tranquillité, à une vie plus saine, loin des tentations de Paris, des débauches en tous genres et autres obligations liées à son statut d'homme de lettres et de de journaliste. C'est ce qu'il ressort clairement de la correspondance avec son frère entre 1905 et 1910. Sa volonté d'indépendance déjà si prégnante ne fera que s'accentuer au fil des années.
Nous sommes convaincu que le décès de sa mère est la clé-réponse à de nombreuses questions concernant la vie privée et publique d'Octave Uzanne à partir de février 1905.

Bertrand Hugonnard-Roche

(*) Fonds Y. Christ, Archives de L'Yonne

lundi 21 octobre 2013

Acte de décès de Joseph Uzanne (19 avril 1937)



Vers 1895, âgé de 45 ans environ

Coll. priv.


Copie intégrale conforme à l'original dactylographié de l'acte de décès de Joseph Uzanne :

Le dix-neuf avril mil neuf cent trente-sept, douze heures, est décédé, en son domicile, Boulevard Saint-Germain, 172, Joseph Omer Uzanne, né à Auxerre (Yonne) le quatre septembre mil huit cent cinquante, publiciste, fils de Charles Auguste Omer Uzanne et de Laurence Octavie Chaulmet, époux décédés ; veuf de Marie Adenot. Dressé le vingt avril courant, neuf heures, sur la déclaration de Marcel Thomas, vingt-cinq ans, employé, rue Bonaparte, 59 ter, qui, lecture faite, a signé avec nous, André Arthus-Bertrand, Chevalier de la Légion d'Honneur, Croix de Guerre, adjoint au Maire du VIe arrondissement de Paris.


Vers 1920, âgé de 70 ans environ

Coll. priv.

mercredi 16 octobre 2013

Octave Uzanne et Marcel Schwob : Une relation sensible et bibliophilique. Spicilège, Cahiers Marcel Schwob, n°6, 2013.


Couverture du numéro 6, 2013

Vient de paraître la publication annuelle de la Société Marcel Schwob :

SPICILÈGE, Cahiers Marcel Schwob - Numéro 6 - 2013. Directeurs de la publication : Bruno FABRE - Agnès LHERMITTE.  Site internet : www.marcel-schwob.org.

Cahiers Marcel Schwob n°6, 2013
Entre autres articles très intéressants, à lire dans ce numéro de 2013 : Octave Uzanne et Marcel Schwob : Une relation sensible et bibliophilique (par Bertrand Hugonard-Roche) pp. 149-165. Avec en annexes deux articles d'Octave Uzanne sur Marcel Schwob. Avec cinq lettres d'Octave Uzanne à Marcel Schwob (par Bruno Fabre).

C'est un joli volume à la couverture fort agréable et à l'impression nette, le tout d'un format pratique. Mes remerciements vont à Vincent Gogibu, Bruno Fabre, Agnès Lhermitte et tous les amis de Marcel Schwob.


Pour les personnes qui ne sont pas membres de la Société Marcel Schwob, le prix du Spicilège au numéro est de 15 euros pour la France et de 20 euros pour l'étranger. Le montant de l'adhésion à la société Marcel Schwob pour l'année 2014 est de 20 euros (membre actif), 10 euros (étudiant) et à partir de 50 euros (membre bienfaiteur). Cette adhésion donne droit à la livraison de Spicilège - Cahiers Marcel Schwob n°7 (parution en 2014) et à une réduction de 30% sur les numéros déjà parus (soit 10,50 euros le volume). Les adhésions sont à retourner à la Société Marcel Schwob : 57, rue Letort 75018 Paris. Contact : societe.marcel.schwob@gmail.com



Bertrand Hugonnard-Roche

Les frères Uzanne et les reliures modelées et teintées de Louis Dezé (vers 1900 - 1908)


Photographie Kapandji Morhange, 24 octobre 2013
Le jeudi 24 octobre 2013 sera proposé aux enchères publiques une reliure décorée attribuée à Louis Dézé sur un exemplaire des Visions de notre heure d'Octave Uzanne (1899). Il s'agit d'un des 50 exemplaires sur papier de Chine avec envoi autographe d'Octave Uzanne au relieur.

Voici la fiche de la maison de vente Kapandji Morhange, Paris :

Lot n°48 - UZANNE (Octave ). Visions de notre heure. Choses et gens qui passent. Notations d’art, de littérature et de vie pittoresque. Paris, H. Floury, 1899 ; gr. in-8 étroit, reliure de l’époque chagrin noir, importante composition modelée sur les plats et le dos rehaussée de couleurs, tête dorée, étui ; pet. accroc à un mors, dos légèrement passé, couverture. Edition originale. Un des 50 exemplaires sur papier de Chine. Dédicace autographe au crayon vert sur le faux-titre : « à Mons r» Louis Dézé, excellent décorateur sur cuir, en reconnaissance de m’avoir artistiquement habillé un exemplaire de ce livre. Octave Uzanne ». RELIURE AVEC COMPOSITON SYMBOLISTE EN FORT RELIEF ET PEINTE ATTRIBUABLE A LOUIS DEZE, SPÉCIALISTE DE CE TYPE DE DÉCOR. La couverture de H.P. Dillon est en deux états dont un sur Chine avant la lettre, toutes deux conservées d'un seul tenant. Estimation 200 / 300 euros.

Photographie Médecine de France, 1973
Cette vente nous a remis en mémoire deux autres reliures signées du même relieur original et présentées par Yvan Christ dans son article intitulé Octave Uzanne bibliophile "évolutionnaire" de 1900 (in la revue Médecine de France n°247 de 1973, pp.25-40). A la page 33 on peut y voir en effet deux spécimen de reliures signées Léon Dezé (sic) ayant appartenu à Joseph Uzanne (le frère d'Octave Uzanne). La première reliure recouvre un exemplaire de La Nouvelle Bibliopolis (exécutée vers 1908 pour Joseph Uzanne, d'après la légende de la photographie). La deuxième recouvre un exemplaire de La Femme et la Mode (exécutée en veau liège pour Joseph Uzanne).

Photographie Médecine de France, 1973
Sur Léon ou Louis Dezé ou Dézé les informations manquent. Si l'idée du décor et l'imagination ne manquent pas dans ses réalisations, il nous semble cependant difficile d'admettre Louis Dezé parmi les relieurs raffinés 1900. Le fini de ses dessins, le modelé du cuir, nous semblent très approximatif et pour tout dire de bien médiocre qualité. On peut s'étonner que les frères Uzanne, Octave en tête, si esthètes et si habitués au luxe du fini des reliures d'un Amand ou d'un Petrus Ruban, ait été conquis par ces réalisations grossières. Pourtant comme le prouve l'envoi autographe d'Octave Uzanne apposé sur l'exemplaire des Visions de notre heure, il considérait bien Louis Dézé comme un "excellent décorateur sur cuir". Il existe donc un autre exemplaire de Visions de notre heure décoré par le même Louis Dezé pour la bibliothèque d'Octave Uzanne. Nous n'avons pas retrouvé la trace de cet exemplaire.


Bertrand Hugonnard-Roche

lundi 14 octobre 2013

Octave Uzanne rend compte d'un livre de Gabriel Deville, le Capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scientifique. (10 septembre 1884).


Karl Marx (1818-1883)
Nous l'avons déjà signalé dans un précédent article, Octave Uzanne a signé une quantité de comptes-rendus pour Le Livre des initiales PZ.
Ce serait une erreur de croire qu'Octave Uzanne ne fit de comptes-rendus que pour les sections littérature et bibliophilie (éditions d'amateurs), il se réserva souvent la place pour dire son fait à propos de livres de sciences, d'idées, de philosophie ou de politique. C'est d'ailleurs cette envie d'écrire sur tous les sujets de la société qui aboutira à Uzanne-Journaliste, bientôt disséminé partout dans les journaux et les revues, et ce jusqu'à sa mort.
Octave Uzanne, d'après les autres écrits que nous avons pu lire ici ou là, est assez radical dans son propos politique. S'il n'appréciait guère les riches capitalistes (le capitalisme bourgeois), sans doute détestait-il encore bien plus le socialisme scientifique.
Voici ses idées ramassées en un court article critique rédigé à propos du Capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scientifique, par Gabriel Deville. In-12 ; Oriol, éditeur, Paris. - Prix : 3 francs. (*)


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Niveler, absolument niveler : M. Deville se propose ce but ; il l'expose très clairement ; il voit deux catégories d'hommes, des exploiteurs et des exploités, il ne voit que cela ; il voit l'utilité matérielle, il ne voit rien autre chose. D'un côté, il ne croit pas à des inégalités naturelles d'intelligence, à des inégalités acquises d'habileté et de moralité, il ne veut pas voir davantage la justice ni la fraternité. Du moment qu'un homme existe, il a le droit d'exister avec les mêmes avantages et les mêmes joies que les autres. Parbleu ! nous appelons les hommes nos semblables ; donc, ressemblons-nous. L'égalité doit être absolue, adéquate. Le socialisme combat pour la disparition du salariat : tous propriétaires ! tous patrons ! et supprimons l'Etat !
Si les conclusions finales sont condamnées à l'inanité par leur exagération, les analyses qui les préparent renferment une grande somme de vérité. M. Deville signale utilement les effets de la concentration, le progrès des initiatives privées, mais collectives. De sorte qu'il a pour lui des faits : le collectivisme existe dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce. Ainsi s'accomplit la transformation sociale. Mais elle ne s'accomplit pas au profit des ouvriers, du moins à leur profit exclusif, elle ne détruit pas les classes : c'est ce qui contrarie M. G. Deville, fidèle disciple de Karl Marx.
Alors quels moyens adopter ? La guerre, la guerre sociale. L'impuissance des méthodes pacifiques ne laisse pas d'autres recours. L'association ouvrière est chimérique pour tout ce qui grande industrie. Le capital en est la base, et il est dans la main de ceux qu'on nomme capitalistes, naturellement. L'instruction ne signifie rien. Instruite le peuple, M. Deville ne le veut pas. L'instruction en effet donnerait une plus-value à l'intelligence et ramènerait les inégalités anciennes et en créerait de nouvelles.
M. G. Deville veut bien nous donner le plan de sa révolution. Il ne laisse aucun doute sur les goûts des socialistes : supprimer ceux qui possèdent et posséder la propriété, rien de plus. Et il annonce tranquillement que toute concession, toute réforme accordée par les bourgeois sera accueillie comme une arme à tourner contre eux, comme une ressource, comme un moyen d'activer la propagande révolutionnaire. Le défi est catégorique. Et une fois le prolétariat au pouvoir, rien de plus simple : il supprime tout, jusqu'aux dettes, la dette publique et la dette privée.
Il serait long de résumer toutes les idées particulières du volume : celles de Karl Marx et celles de M. Deville.
Assurément, il est très intéressant d'étudier, ne fût-ce qu'à titre de phénomènes, les conceptions et les déductions relatives à la marchandise et à la monnaie, à l'échange et à la coopération ; à la production de la plus-value absolue et de la plus-value relative.
La conclusion identique de toutes ces analyses poursuivies du capital, la proclamation du droit à la paresse, comme disait Paul Lafargue qui voulait que le travail fût seulement le condiment de la paresse.
Les socialistes de cette école proclament bien haut qu'ils repoussent les utopies de la charité, de l'association : ils s'accrochent à l'utopie de l'égalité absolue. Jamais on ne leur fera admettre que le travail même n'est possible que si le capital peut l'employer ; et que le capital n'est pas seulement produit par le bénéfice réalisé sur le travail de l'ouvrier par le capitaliste qui l'emploie, mais aussi par l'économie, - qui est bien un droit, je suppose, - par l'effort intellectuel qui vaut bien l'effort musculaire. La nécessité toujours croissante de s'instruire et de se moraliser, la nécessité de régler ses désirs, ils la nient : l'Envie, l'envie haineuse, est au fond. Les revendications sont beau prendre la forme de système, affecter des airs scientifiques, c'est un masque. Et la preuve, c'est que Karl Marx et M. Deville parlant en chefs, en prophètes et en apôtres, refusent les réformes graduelles. Il s'agit moins de fonder que de détruire, de donner satisfaction aux aspirations légitimes des uns que d'exercer des représailles contre les autres.


PZ. [Octave Uzanne]


(*) Le Livre, Bibliograhie moderne, livraison du 10 septembre 1884, p. 576

(**) Nous offrons ici la Préface de Gabriel Deville : « C'est par l’étude, c’est par l’observation de la nature des choses et des êtres, que l’homme, conscient de leurs effets, peut se rendre de plus en plus maître de son propre mouvement. Avant de coordonner des idées et de saisir leurs rapports divers, l’homme a agi ; cela est vrai, que l’on considère l’enfance de l’individu ou de l’espèce. Mais ce n’est qu’à partir du moment où elle est subordonnée à la pensée réfléchie, que l’action cesse d’être incohérente pour devenir réellement et rapidement efficace. Et il en est de l’action révolutionnaire comme de tout autre genre d’action : elle doit avoir pour guide la science, si on ne veut pas qu’elle se stérilise en efforts puérils. En quelque matière que ce soit, soutenir que la science est inutile ou que l’étude a fait son temps, ne saurait être qu’un mauvais prétexte pour se dispenser d’étudier ou pour tâcher d’excuser une ignorance persistante. L’étude de la vie sociale ne modifiera évidemment pas à elle seule la forme sociale, et ne fournira pas, élaborés dans les moindres détails, les plan, coupe et élévation d’une société nouvelle ; mais elle nous dévoilera les éléments constitutifs de la société présente, leurs combinaisons intimes et, avec leurs tendances, la loi qui préside à leur évolution. Cette connaissance mettra à même, non pas « d’abolir par des décrets les phases du développement naturel de la société moderne, mais d’abréger la période de la gestation et d’adoucir les maux de leur enfantement ». En menant à bien l’étude de la société, Karl Marx n’a pas prétendu être le créateur d’une science inconnue avant lui. Ainsi que le prouvent les nombreuses notes de son ouvrage, il s’est, au contraire, appuyé sur les travaux des économistes qui l’ont précédé, et a eu à cœur de rappeler pour chaque constatation celui qui le premier l’a formulée. Seulement, nul plus que lui n’a contribué à dégager de leur analyse la véritable signification des phénomènes sociaux ; nul, par conséquent, n’a plus fait pour l’émancipation ouvrière, pour l’émancipation humaine. Eh ! sans doute, d’autres, avant lui, avaient senti les injustices sociales et s’en étaient indignés ; nombreux sont ceux qui, rêvant de porter remède à ces iniquités, ont jeté sur le papier des projets de réformes admirables. Mus par une générosité louable, ayant presque toujours une perception très nette des souffrances de la masse, ils critiquaient, avec autant de justesse que d’éloquence, l’ordre existant. Mais, n’ayant pas une notion précise de ses causes et de son devenir, ils bâtissaient des sociétés modèles dont le caractère chimérique n’était en rien atténué par quelques rares intuitions exactes. S’ils avaient pas le bonheur universel pour mobile, ils n’avaient pas la réalité pour guide. Dans leurs projets de rénovation sociale, ils ne tenaient plus compte des faits, prétendant avoir recours aux seules lumières de la raison, comme si la raison, qui n’est que la coordination et la généralisation des idées fournies par l’expérience, pouvait être par elle-même une source de connaissances extérieures et supérieures aux modifications cérébrales des impressions internes. En un mot, c’étaient des métaphysiciens, ainsi que le sont à cette heure les anarchistes. Au lieu de raisonner en partant de la réalité, ils prêtent tous la réalité aux fictions nées de leur idéal particulier de justice absolue. Trouvant, au point de vue spéculatif, que le plus agréable de tous les régimes sociaux serait celui où s’épanouirait la diffusion sans limites des volontés individuelles étant à elles-mêmes leur unique loi, les anarchistes parlent de la réaliser, sans s’inquiéter de savoir si les nécessités économiques permettent de l’établir. Ils ne se doutent pas du caractère rétrograde de l’individualisme à outrance, de l’autonomie illimitée, qui est le fond de l’anarchisme. Dans les divers ordres de faits, l’évolution s’opère invariablement par le passage d’une forme incohérente à une forme de plus en plus cohérente, d’un état diffus à un état concentré ; et, à mesure que devient plus grande la concentration des parties, leur dépendance réciproque augmente, c’est-à-dire que, de plus en plus, elles ne peuvent étendre leur activité propre sans le secours des autres. C’est là une vérité générale que les anarchistes ne soupçonnent pas. Pauvres gens qui ont la prétention de voir plus loin que tous, mais qui ne s’aperçoivent pas qu’ils marchent à reculons. A toutes ces conceptions fantaisistes, quoique plus ou moins bien intentionnées, Marx a , le premier, substitué l’étude des phénomènes sociaux basée sur la seule conception réelle, sur la conception matérialiste. Il n’a pas préconisé un système plus ou moins parfait au point de vue subjectif, il a scrupuleusement examiné les faits, groupé les résultats de ses recherches et tiré la conclusion, qui a été l’explication scientifique de la marche historique de l’humanité et, en particulier, de la période capitaliste que nous traversons. L’histoire, a-t-il exposé, n’est que l’histoire de la guerre des classes. La division de la société en classes, qui apparaît avec la vie sociale de l'homme, repose sur des rapports économiques, maintenus par la force, d’après lesquels les uns réussissent à se décharger sur les autres de la nécessité naturelle du travail. Ce sont les intérêts matériels qui ont toujours motivé la lutte incessante des classes privilégiées, soit entre elles, soit contre les classes inférieures aux dépens de qui elles vivent. Ce sont les conditions de la vie matérielle qui dominent l’homme, ce sont ces conditions, et par suite le mode de production, qui ont déterminé et détermineront les mœurs et les institutions sociales, économiques, politiques, juridiques, etc. Dès qu’une partie de la société a accaparé les moyens de production, l’autre partie, à qui incombe le fardeau du travail, est obligée d’ajouter au temps de travail commandé par son propre entretien, un surplus, pour lequel elle ne reçoit aucun équivalent, destiné à entretenir et à enrichir les possesseurs des moyens de production. Comme soutireur de travail non payé qui, par la plus-value croissante dont il est la source, accumule tous les jours davantage dans les mains de la classe propriétaire les instruments de domination, le régime capitaliste dépasse en puissance tous les régimes antérieurs de travaux forcés. Seulement, aujourd’hui, les conditions économiques que ce régime engendre, entravées dans leur évolution naturelle par ce régime même, tendant fatalement à briser le moule capitaliste qui ne peut plus les contenir, et ces principes destructeurs sont les éléments de la société nouvelle. La mission historique de la classe actuellement exploitée, du prolétariat, qu’organise et discipline le mécanisme même de la production capitaliste, est d’achever l’œuvre de destruction commencée par le développement des antagonismes sociaux. Il lui faut tout d’abord définitivement arracher à ses adversaires de classe, avec le pouvoir politique, la force par eux consacrée à conserver intacts leurs monopoles économiques. Maître du pouvoir politique, il pourra, en procédant à la socialisation des moyens de production par l’expropriation des usurpateurs du travail d’autrui, supprimer la contradiction présente entre la production collective et l’appropriation privée capitaliste, réaliser l’universalisation du travail et l’abolition des classes. Telle est l’esquisse sommaire de la théorie irréfutablement enseignée par Marx, et dont chacun est toujours soigneusement mis par lui à même d’apprécier le bien fondé. La pensée n’étant que le reflet intellectuel du mouvement réel des choses, il n’est pas un instant écarté de la base matérielle, du phénomène extérieur ; il n’a pas séparé l’homme des conditions de son existence. Il a observé, il a constaté, et la profondeur seule de son analyse a complété sa conception positive de l’ordre actuel par l’intelligence de la dissolution fatale de cet ordre. J’ai tenté de mettre à la portée de tous, en la résumant, cette œuvre magistrale, malheureusement trop ignorée jusqu’à ce jour en France, ou défigurée. Et le public français étant, comme l’a écrit Marx, « toujours impatient de conclure, avide de connaître le rapport des principes généraux avec les questions immédiates qui le passionnent », j’ai cru utile de faire précéder mon résumé d’un aperçu sur le socialisme scientifique. Quant au résumé, entrepris sur l’obligeante invitation et sur les bienveillants encouragements de Karl Marx, il a été fait d’après l’édition française, dernière édition revue par l’auteur et le plus complète, la mort ne lui ayant pas laissé le temps de préparer la troisième édition allemande qu’il comptait donner et que va prochainement publier son ami dévoué, son digne collaborateur, celui qu’il a principalement chargé de la publication de ses œuvres, Fr. Engels. Paris, le 10 août 1883. »

Octave Uzanne auxerrois rend compte des Poésies et chansons auxerroises (Auxerre, Rouillé, 1882). "De tous les vins de la Bourgogne, Vive le bon vin d'Auxerrois ! Qui le méprise est un yvrogne ; C'est le breuvage de nos roys."


Octave Uzanne, en tant que directeur du Livre (1880-1889), recevait quotidiennement des dizaines de livres pour en faire le compte-rendu. Auxerrois de naissance, c'est sans doute à ce titre qu'il a eu vent de cette publication auxerroise presque confidentielle (imprimée à 125 ex. seulement). Uzanne en rend compte personnellement dans le Livre de septembre 1882.
S'il était encore nécessaire, voici une courte notice qui montre combien Uzanne était ami des fastes de Bacchus ... et avec quelle force le sang bourguignon coulait dans ses veines.

Bertrand Hugonnard-Roche

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Les poésies et chansons auxerroises, avec une préface de l'éditeur. Auxerre, imprimerie Georges Rouillé. 1 vol. petit in-12. (*)

Je parlais dans la dernière livraison du Livre de l'incontestable supériorité en son art d'un jeune imprimeur auxerrois, M. Georges Rouillé, à propos d'une relation inédite de l'Entrée du roy Charles IX à Sens. Je suis heureux d'avoir à mentionner aujourd'hui un autre petit ouvrage sorti des presses du même imprimeur-éditeur, d'autant que j'aurai à y joindre des éloges à l'érudit qui a signé la préface.
Les Poésies et chansons auxerroises forment un charmant volume elzévirien tout composé de joyeuses poésies du cru :

De tous les vins de la Bourgogne,
Vive le bon vin d'Auxerrois !
Qui le méprise est un yvrogne ;
C'est le breuvage de nos roys.

Il y a là depuis certaines pièces poétiques rarissimes et très curieuses du XVIe siècle jusqu'à des complaintes d'hier, parmi lesquelles j'en vois quelques-unes de célèbres qui n'ont d'autre auteur que le spirituel Bourguignon Salé, qui publia, il y a quelques années, ces Grappillons qui furent si vite grappillés par le public. Citer l'esprit de ces chansons verveuses est impossible ici.
Toutes sont d'une belle humeur, d'une crânerie, d'une gauloiserie pimentée bien auxerroise ; il y a quelque chose de ce diable au corps qui possédait parfois Restif de la Bretonne, alors qu'il chantonnait à Auxerre dans l'atelier de la belle Mme Parangon.
La notice qui précède ce joli petit recueil est excellente et spirituellement écrite par M.Georges Rouillé qui s'exprime avec autant de talent qu'il imprime.

U. [Octave Uzanne]


(*) Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 septembre 1882, pp. 575-576. Les Poésies et chansons auxerroises est annoncé comme venant de paraître dans la livraison précédente du 10 août 1882 (pp. 509-510). Ces Poésies et chansons auxerroises ont été imprimées à 125 exemplaires seulement : 110 exemplaires sur papier vergé de Hollande, 10 exemplaires sur papier Whatman et 5 exemplaires sur parchemin. Format 17 x 11 cm. 91 pages, 1 page de table. Achevé d'imprimer sur les presses de G. Rouillé à Auxerre le 14 mai 1882. Jolis ornements gravés. Justification et page de titre imprimés en rouge et noir. Ce petit volume contient, outre la préface rédigée par l'imprimeur-éditeur, Discours joyeux en façon de sermon, fait avec notable industrie par deffunct Maistre Jean Pinard lorsqu'il vivait trottier semiprébendé en l'Eglise Sainct-Etienne d'Aucerre, sur les climats et finages des Vignes dudict lieu ; Le Monologue du bon vigneron sortant de sa vigne et retournant soupper en sa maison ; Le Septième de la lance (air de la Tyrolienne) ; Les Lancier-Peullons (air de Vaudeville) ; Origine du Septième de la lance (air de Fanfan la tulipe) ; Les Vendanges ; Misères des vignerons ; La Semaine du vigneron (air du Grand Gueu, queu métier d'galère) ; Ia queuq' chous' la-d'ssous ! ou les trois prétendants. Pour cette dernière pièce, notre exemplaire porte la mention autographe et signée par Victor Claude "chanson extraite des Grappillons".

dimanche 13 octobre 2013

Octave Uzanne amoureux des « Coins de Venise», de la Ville-femme : Venise souveraine, Venise épicurienne, Venise reine des coquettes (décembre 1895). « Il est une autre Venise que celles qu'indiquent les guides de voyage ou que prônent les ciceroni à vingt francs par jour. Et cette Venise là, qui vaut bien l'autre, il faut être seul pour la voir, pour la connaître et pour l'aimer. »


Cour dans un quartier pauvre
Gustave Geffroy écrit dans la préface au Pietro Longhi d'Octave Uzanne publié en 1924 : « [...] Octave Uzanne a fait revivre la Venise du XVIIIe siècle, en réclamant pour elle une place glorieuse malgré le verdict de décadence prononcé contre son agonie en carnaval, en déguisement et en musique. Il a brodé sur cette trame les pages chatoyantes, éblouissantes, vivantes, que l'on pouvait attendre de lui, Uzanne, dont le cosmopolitisme a choisi Venise comme seconde patrie. A le lire, on croirait qu'il a vécu, qu'il a regardé peindre Guardi et conversé avec Casanova, qu'il s'est mêlé à la foule des masques blancs, des manteaux noirs, des tricornes galonnés, de toutes ces figures qui sont à peu près revenues à la mode dans le Paris d'aujourd'hui [...] »

« La Venise du XVIIIe siècle est un merveilleux enchantement, écrit Uzanne en tête du second chapitre de son Pietro Longhi, nous l'aimons mieux peut-être dans la dépréciation de sa longue puissance mercantile et dans la diminution de sa souveraineté dictatoriale que nous ne l'admirions à l'apogée même de ses fabuleux succès maritimes. Il nous semble qu'elle s'offre à nous plus féminine dans sa faiblesse et son anémie que dans sa pléthore et l'exubérance de sa santé congestible. Tout nous plait d'avantage en elle, à l'heure où ses grâces efféminées la font plus indolente et plus accueillante à la fois, moins sévère dans sa moralité et mieux accessible aux plaisirs, aux fêtes, aux mascarades, aux spectacles, aux aventures, aux intrigues et galanteries de toute nature. N'est-elle pas la Cité, nid d'amour par excellence, la ville où les libres parties ailées de l'imagination romanesque peuvent aisément se développer en envols d'idéal se donnant essor dans un cadre essentiellement de fantaisie et même d'extravagance. »

Palais sur les bords du canal San Marina
En quelle année Octave Uzanne découvrit-il Venise ? Nous n'avons pas de réponse précise à cette question pour le moment. Il semblerait qu'il s'y rendit dès le début des années 1880 et sans doute même dès les années de jeunesse, entre 1872 et 1875, alors qu'il parcourt une grande partie de l'Europe centrale. Il s'y fait photographier par Vinnelli à la fin des années 1880. Dans une lettre qu'il adresse à un ami, il écrit le 18 mars 1885 : « Peut-être vais-je boire un peu d’air vénitien à la fin de mai – je suis affolé de Venise. » C'est assez dire tout l'amour qu'il portait déjà à la cité des Doges. Il signe le 18 avril 1899 pour l'Echo de Paris une causerie caustique intitulée La saison à Venise (*).

En 1907 Uzanne publie Les deux Canaletto, dans laquelle il peint longuement la Venise souveraine.


Le 10 avril 1898 il écrivait à propos de la disparition de Charles Yriarte et son amour pour Venise (**) : « C'est que Charles Yriarte fut un français vraiment amoureux de Venise, un des derniers familiers des Procuraties de San Marco et du petit café Florian. A chaque nouvelle excursion vers la divine cité des Doges, alors que je m'acagnardais dans les flâneries de la piazza, les amis que je croisais, les commandatori et cavalieri, dont la vie s'écoule si douce, si berceuse, si exempte de fièvre et de tracas [...] Nous nous retrouvions chez Florian avec tous les casanovistes, le professeur d'Ancona, de Vérone, le commandeur Barozzi, le chevalier Stefani, Molmenti, le de Goncourt vénitien, et quelques autres qui tous flambaient d'amour pour cette inoubliable Venise, la ville-femme qu'on n'oublie jamais quand on l'a possédée ; et toujours cette phrase de l'un des coins de ce café Florian où l'on consommait jamais, où l'on causait sans fin, m'arrivait interrogatrice dès qu'on connaissait ma qualité de Français : Pensez-vous qu'Yriarte viendra bientôt cette année ! Venise ... et Yriarte communiaient quelque peu dans mes souvenirs. - Le doyen des Vénitiens, c'est aujourd'hui Ziem qui le fut si peu en réalité, car il convient de révéler qu'il a peint toutes ses plus glorieuses Venises à Montmartre, dans les visions des splendides soleils couchants de la rue Lepic. »

Vue du canal San Marina
Quelques lettres d'Octave Uzanne nous révèlent quelques uns de ses déplacements dans la cité des Doges. Il écrit depuis Venise à son frère Joseph le 17 avril 1899 ; il doit s'y rendre peu de temps après le 19 juin 1906. Octave Uzanne donne quelques conseils à son frère qui souhaite s'y rendre en 1909 : « J’espère bien que tu sauras voir Venise, qu’il faut voir seul, où il faut se perdre, s’égarer, se retrouver, aller au hasard dans les moindres ruelles et ne manquer aucune église, surtout celle de St Sebastiano, sur la Giudecca, où est enterré Paolo Veronese. Il y a une centaine d’églises et de chapelles et des maisons à voir à l’infini. Les étrangers voient mal et peu Venise – Il y faut marcher beaucoup et ne rien négliger – en dehors des Frari et de San Giovanni et Paolo, que de petites chapelles ! celle des Esclavons où sont surtout les peintures de ce surprenant Carpaccio – entre partout, ne néglige rien. » (Saint-Cloud, fin 1909).

On peut supposer qu'Octave Uzanne se rendait à Venise régulièrement, peut-être tous les deux ans voire tous les ans ? Nous ne savons pas avec précisions. Sans doute d'autres témoignages peuvent-ils encore être découverts sur ces excursions solitaires dans la belle Venise.

Nous venons de découvrir dans le numéro de décembre 1895 de la revue Le Monde Moderne un article intitulé Coins de Venise et signé Fridolin. Après lecture attentive de cet article nous sommes convaincu qu'il est de la plume d'Octave Uzanne. Uzanne collabore à cette nouvelle revue dirigée par son ancien imprimeur du Livre (1880-1889), Albert Quantin. Uzanne signe plusieurs articles pour cette revue et ce dès le premier semestre de la même année 1895. A y regarder de plus près, plusieurs articles signés de pseudonymes divers variés semblent sortir tout droit de la plume aiguisée et curieuse d'Octave Uzanne. Nous reviendrons bientôt sur d'autres articles qu'on lui attribue.

Concernant cet article sur Venise, tout s'y trouve pour répondre positivement à la paternité Uzannienne : vocabulaire parfois désuet, comme par exemple ruissel pour ruisseau ; néologisme, avec l'eau qui floufloute ; et puis il y surtout ce style inimitable que des heures et des heures de lecture nous empêche de passer à côté sans le remarquer dès les premières lignes. Il y a bien évidemment le fond de l'article : Uzanne nous entraîne dans les ruelles pauvres d'une Venise fantasmée replacée dans le XVIIIe siècle flamboyant de fêtes et de festins. La femme patricienne y tient bien évidemment grand place avec toute la cérémonie décomposée de sa toilette. L'auteur indique qu'il est déjà venu à Venise plusieurs fois. Sans doute cet article publié en décembre 1895 fait-il suite à un séjour proche (printemps 1895 ?), nous ne savons pas.
Octave Uzanne donna le virus à son ami Jean Lorrain qui lui écrit le 1er octobre 1898 : « Si j'aime Venise...mon cher ami ? Mais c'est à dire que c'est la Ville élue, que c'est ma Ville. [...] Venise est la plus intense, la plus grande émotion de ma vie. [...] »

Bertrand Hugonnard-Roche

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Coins de Venise
par FRIDOLIN [Octave Uzanne]


Canale di Santa Maria Mater Domini
Je ne veux vous parler ni de Saint-Marc, ni du Campanile, ni du palais des Doges, ni de la Piazztta, ni de la tour où les deux Jacquemarts frappent les heures sur une cloche, ni même du pont des Soupirs, du Rialto et du Grand Canal. Il est une autre Venise que celles qu'indiquent les guides de voyage ou que prônent les ciceroni à vingt francs par jour. Et cette Venise là, qui vaut bien l'autre, il faut être seul pour la voir, pour la connaître et pour l'aimer. Alors on s'acoquine et quand, par la suite, le souvenir rêveur se reporte vers la magie de l'Adriatique, baignée de soleil, vers le décor féerique de cette place, bordée de palais, que Napoléon nommait la plus belle salle du monde, ou vers les promenades délicieuses sur la lagune, au scintillement des étoiles qui paraissent, à Venise, plus grandes et plus vives qu'ailleurs, un coin de douce mélancolie, de charme berçant, de farniente voluptueux vous apparaît comme un repos, à l'évocation des canaux étroits et des ruelles qui les bordent par places, le tout s'entre-croisant, s'emmêlant et s'enchevêtrant avec un grand silence et une grande ombre planant sur l'eau claire qui floufloute aux pieux, aux pali, peints aux couleurs des riverains.
Maisons tristes et pauvres églises perdues au milieu de bâtiments gris entassés les uns sur les autres, diront les chagrins. Possible, mais que cette pauvreté à de Poésie ! Seulement, - il faut bien le dire, - ce n'est pas par ces canaux déshérités qu'il faut faire son entrée à Venise, surtout lorsqu'on y vient pour la première fois. L'arrivée par le Ponte sulla laguna, qui relie la reine de l'Adriatique à la terre ferme, est déjà suffisamment navrante pour qu'on n'y joigne pas l'impression des quartiers sans mouvement.
C'est pourtant ce que j'essayai, la deuxième ou troisième fois que je fus à Venise. Au lieu de me jeter tout droit dans le Grand Canal, qui n'est séparé de la gare que par un trottoir de quelques mètres, je m'enfonçai dans une ruelle, puis dans une autre, puis dans une troisième, au bout de laquelle je me heurtai à la porte d'un palais qui tombait à pic dans l'eau. Je revins sur mes pas, pris à gauche, puis à droite, me retrouvai dans les mêmes ruelles, et finalement entrai dans une maison, pour demander mon chemin.
Pauvre demeure, misérable d'aspect, mais avec un grand air cependant, au dehors comme au dedans. Au fond, la cour, baignée de soleil, commune à toute une enfilade de maisons, avec, à l'une d'elles, une avalanche de vigne vierge dégringolant du troisième étage. La verdure à Venise, quel rêve ! Il fallait avoir perdu sa route et être entré dans ce réduit de briques effritées pour jouir de ce spectacle.


Rio Bernardo
En sortant de cet Eden, et muni d'indications aussi nombreuses qu'obscures, je ne tardai pas, après de nombreux zigzags, à me retrouver, comme auparavant, devant la porte d'un nouveau palais qui me barrait le chemin. Mais, au moins, cette fois, je m'y reconnus. J'étais sur les bords du canal Santa Marina, qui se jette dans le Grand Canal, proche le théâtre Malibran.
Ah ! l'aimable palais. J'avais passé cent fois devant lui sans le remarquer, car il n'a pas d'histoire, écrite du moins, et ne figure pas dans les guides. Et maintenant, je l'admirais. Toute souriante m'apparaissait sa porte, et je me figurai ce qu'il devait être, au temps de la Venise épicurienne, qui fut la vraie, la seule Venise.
A l'étage noble se tient, dès le matin, le seigneur du lieu, portant la robe de drap noir, fourrée d'hermine, agrafée sous le cou, et laissant voir un col de chemise bien arrangé. Les manches bouffantes sont énormes et semblent une paire d'ailes développées. « Plus la dignité est grande, plus la manche est large » a dit le président de Brosses. Et, le modèle des touristes qui savent voir et conter, d'ajouter : « Elle n'est pas inutile pour mettre la provision de boucherie, avec une salade dans le grand bonnet. » Le fait est qu'il est monumental, ce bonnet, noir aussi, comme l'ordonnaient les lois somptuaires, mais ceint d'un voile d'étoffe précieuse, ou de guirlandes de petites perles de verre, avec quelques médailles ou pierre fines au galon.
Ce patricien reçoit ses amis et cause avec eux, durant d'interminables heures, de sujets futiles le plus souvent, car on sait bien qu'à Venise, à part une ou deux conjurations célèbres, on n'a jamais conspiré que dans les opéras-comiques. Autour de ces vénérables seigneurs, auxquels des pages ne cessent de verser les vins de Chypre et de Samos, la jeunesse, parée de pourpoints de soie, de satin ou de canevas, avec des boutons d'or, et, aux coutures, des passements et des dentelles, la chevelure, longue et bouclée, descendant sur les épaules, et portant à l'arrière de la tête le gracieux fez rouge ou noir, joue à divers jeux, fait des armes ou récite des vers, en s'accompagnant sur la mandoline. Le moment va venir où les femmes et les filles se joindront à cette aimable compagnie ; mais l'heure de ce gracieux appoint n'a pas encore sonné. La Vénitienne est à sa toilette, et sa toilette dure toute la matinée, sinon toute la journée.
C'est d'abord la teinture des cheveux, quotidienne, et qui demande de longues heures. La centaurée, la gomme adragante, le savon sec et plusieurs autres produits de l'Orient et des Indes formaient la base du mélange adopté ; puis la patiente se transportait sur la terrasse du palais pour faire sécher au grand soleil sa chevelure détressée. Entourée de ses femmes, et souvent de danseuses, qui vivaient alors dans l'intimité des patriciennes, - c'était l'habitude, - la noble dame s'asseyait au plus vif des rayons de Phébus, vêtue de toile légère, la tête couverte, en guise de chapeau, d'un cercle de paille fine, et se mouillant, par instants, la tête avec une petite éponge attachée au bout d'un fuseau.
L'habillement suivait, long aussi, car le choix des robes et des ornements formait le sujet de savantes méditations. Puis c'était le tour des bijoux, des bagues en turquoises surtout, et des bracelets d'un travail exquis, ainsi que des dentelles et des éventails dont toute patricienne, digne de ce nom, entretenait tout un musée. Les parfums venaient ensuite, précieuses gouttes des sérails orientaux qui, au mérite d'embaumer délicieusement, joignaient le privilège d'entretenir une atmosphère de fraîcheur autour de la femme qui s'en servait.
Alors commençait la tâche ardue de la coiffeuse ; car ce n'était pas une petite affaire que l'édification monumentale de la chevelure d'une élégante Vénitienne. Il y eut un moment, vers 1550, à ce que nous apprennent les chroniques, où les dames portèrent leurs boucles tordues en forme de cornes. C'était, comme on peut le penser, fort laid, mais le voile, le zondoletto, comme on le nommait, immuable à travers les fluctuations de la mode, atténuait jusqu'au ridicule de cette coiffure. Il couvrait la tête, se roulait en serpentant autour du col, et venait se nouer à la taille, laissant flotter ses deux bouts par derrière. De l'avis de tous, cet ornement était du plus gracieux effet.
Maintenant la toilette est achevée ; les valets ont corné l'eau pour annoncer le repas ; les musiciens et les acteurs, pour les entremets, ont pris leur place ; et la dame du lieu se dispose à se rendre parmi ses invités. Un détail encore ! La dame chausse donc ses calcagnetti, montés sur des talons si hauts qu'ils atteignent parfois un demi-mètre, ce qui la fait paraître une géante et la force à s'appuyer sur deux de ses femmes pour marcher.
Et pourtant, il faut qu'elle marche, plus que toute autre, même chez elle, même dans son palais, car l'usage veut, pour ne citer qu'un exemple de ces périgrinations intimes, que les convives changent de table à chaque service. La chère est délicate. Comme les anciens Romains, les citoyens de la sérénissime république mettaient le monde entier au service de leur gourmandise, et, comme eux également, ils s'égayaient, en savourant des mets exquis, aux bouffonneries des pitres, qui faisaient assaut de grimaces, et aux divertissements plus variés des masques, des danseurs et des musiciens.
Ensuite, on passait au ridotto, au réduit, banque de jeu, tripot familier, plaisir recherché sur tous. Les besants d'or couvraient la table incrustée de nacre, venue d'Hanoï tout droit. Les grands seigneurs, tous marchands, jouaient, sur un coup de dés, leurs felouques, contenant et contenu. C'était la Bourse de ce temps-là. Et l'on se ruinait de palais à palais, entre le dîner et le souper, avec l'espoir, rarement déçu, de se rattraper aux bougies.
Souvent, on allait en promenade ; mais pendant la belle saison seulement, bien définie : - du deuxième lundi de Pâques jusqu'en septembre, passé le premier quartier de la lune. C'était pendant ce temps que se passaient les grandes fêtes, les corti bandite, magnifiques réjouissances, durant lesquelles se succédaient, par tout Venise, sous la pompe et l'éclat des tentures, les chants et les danses, les tournois, les festins et les fêtes populaires. Le plus grand plaisir de cette foule brillante était - et la mode s'en est conservée - de se rendre à terre et d'y organiser des cavalcades. On allait manger la polenta dans les champs, sur l'herbe, loin des lagunes. Vrais convois de fous, d'écoliers en vacances, de seigneurs en délire. On partait en litière, à cheval, à dos de mulet, à âne. L'un portait le chaudron, un autre la poêle, un troisième le paquet de farine de maïs, et les suivants se partageaient le panier aux vins, le panier à eau et le filet garni de petits oiseaux qui sont l'âme la plus exquise des bouillies. Sous un arbre on se groupait ; on faisait sa cuisine soi-même ; le feu flambait joyeusement, et les mauviettes, grillées au parmesan, répandaient une alléchante odeur. Le repas suivait, joyeux et bruyant ; puis on dansait jusqu'à l'heure de regagner la ville lacustre, où d'autres délassements attendaient la folle compagnie.


Vue prise du pont Della Veneta Marina
Je pensais à tout cela en regardant cette porte qui me barrait le chemin ; et, l'imagination aidant, il me semblait qu'elle s'ouvrait à tout moment pour livrer passage à tout un monde de brocarts d'or et de dentelles. Le soleil mettait un ton chaud à ce vieux palais, et l'eau, à ses pieds, coulait claire et transparente, comme le ruissel au sortir de la source.
Cette eau de Venise, c'est bien le miroir d'une coquette, et Venise est la reine des coquettes. Ses palais et ses églises s'y mirent avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et ses maisons les plus grises s'y reflètent en teintes roses, du plus tendre effet. Oui, l'eau est bien l'âme de Venise, et les ruelles ne sont faites que pour trouver l'eau plus vite.
A l'eau donc !... Poppe !... Poppe !
C'est le cri qu'on envoie quand on veut avoir une gondole. Aussitôt, une barquette, que je n'ai pas vue venir, accoste à l'escalier qui descend au canal. C'est bien là l'équipage qu'il me faut, moins décoratif que la gondole à la proue dentelée, mais plus aérée et plus commode pour se diriger à travers les méandres des petits canaux. Un second palais, vrai bijou oriental, succède au premier ; puis c'est, à chaque tournant, surprise nouvelle, décor nouveau.
- Già è ! crie mon batelier, en signe d'avertissement, au moment de passer d'un canal à un autre. - Sia premi ! (à droite !) Sia stali ! (à gauche !) Sia di lungo ! (va droit !)
Et, avec une dextérité sans pareille, il pare, il vire, et, sans jamais accrocher une barque ni un pieu, il file, en psalmodiant les octaves du Tasse. Cela vaut bien les chanteurs spéciaux, les pittori e gondolieri, qu'on engage à prix d'argent, pour sanctifier les nuits étoilées ; de même que, décidément, la barquette est mille fois plus agréable que la gondole, chantée par les poètes, « douce », cependant, « comme le berceau, secrète comme la tombe ».


Ponte dei Baratteri
(sous la neige)
Un canal tout en palais, c'est le canale di Santa Maria mater Domini. Il débouche dans le grand canal : c'est une rue aristocratique, une rue mondaine. Il en est de même, en partie tout au moins, du rio Bernardo. Au ponte dei Baratteri, que, par une coquetterie qui, pour beaucoup, peut sembler une gageure nous avons - la photographie faisant preuve - représenté par la neige, - la neige à Venise !... c'est toute une orgie de pierres sculptées, de balcons fouillés comme des joyaux, de colonnades en marbres précieux. Merveilleux décor, auquel le pont même donne un attrait de plus. Il semble, malgré la neige, qu'on y va voir passer le doge, dans un jour de solennité, se montrant sous son ombrelle de drap d'or, précédé de pennons de taffetas doré, avec, à ses côtés, des pages soufflant dans des trompes d'argent. Une foule de gentils-hommes et de prélats lui font cortège, et le peuple ferme la marche.
Dans d'autres canaux, on passe derrière ces palais somptueux, et le spectacle n'en est pas moins attrayant.


Le Palais Albrizzi
Eh ! que disions-nous donc... qu'il n'y avait pas de verdure à Venise ? Mais c'est une forêt, ou mieux un de ces vieux beaux jardins du faubourg Saint-Germain, que nous avons sous les yeux au palais Albrizzi. Quelle flore ! quelle végétation ! Et il en est ainsi en cent autres endroits de Venise, - pas sur le grand canal, par exemple.
Sur la rive nord de cette voie dorée, via aurea, sa rivale, les canaux ont, en approchant de la mer surtout, moins grand air que ceux que nous venons de parcourir, mais ils n'en font pas moins bonne figure. Et puis, on y vit de la vie populaire, qui a ses curiosités et sa couleur bien particulière. Le vénitien, à quelque rang qu'il appartienne, est tout homme de plaisir ; il ne vit que de plaisirs ; il va, comme on dit, «à la chasse au plaisir ». Le moindre pêcheur, le moindre gondolier en prend sa bonne part. De la desserte patricienne lui tombent de bons morceaux ; et quand le spectacle ne lui est pas offert par les grands, il se le donne à lui-même. Il faut les voir, les joyeux drilles de Venise, jouant au coup de poing sur les ponts sans parapet. Partagés en deux camps, ils se précipitent, à un signal donné, les uns contre les autres, et les horizons de pleuvoir, et les échines de plier, et les corps de s'abattre lourdement dans l'eau, pour la plus grande hilarité des assistants.


Canal Saint-Barnabé
Le canal Saint-Barnabé débouche dans le grand canal, et brusquement nous avons sous les yeux le tableau magique du palais des doges, de Saint-Marc, du Campanile. Spectacle unique au monde, et auquel nous a délicieusement préparé notre matinée dans la Venise de l'eau claire et des arbres touffus. Nous ne l'oublierons de longtemps, ce spectacle ; mais chaque chose a son moment. Les cloches sonnent ; le canon tonne ; il est midi.
- Poppe, hâte-toi, afin que nous arrivions à temps sur la place Saint-Marc pour donner à manger aux pigeons qui déjà volètent de tous côtés, autour de nous.


FRIDOLIN
[Octave Uzanne]


(*) 18 avril 1899 - La saison à Venise. - Elle bat son plein, la Saison vénitienne ; la ville des Doges vit sous l’œil des Barbares. Les caravanes des voyages économiques y affluent ; elles descendent par les monts du Tyrol ou par le Gothard, elles débarquent, venant de Fiume ou de Trieste, et, à l'heure des trains et des bateaux, les canaux sont sillonnés de gondoles chargées de malles et de touristes allemands, anglais, suisses, russes, voire quelques Français et Américains, porteurs du rouge Baedeker qui dicte et réglemente leur enthousiasme. Les hôtels sont actuellement envahis par des colonies de bourgeois de toutes provenances et de même laideur ; ce sont des familles de shopkeepers des comtés d'Angleterre, des Her Professoren à lunettes d'universités rhénanes, des Tyroliens au feutre vert empenné, des petits Suisses inoffensifs et surtout des dames pesantes, obèses, congestionnées, chargées d'antiques camées, désespérément souriantes ; des vieilles filles aux ménopauses accomplies, qui viennent dans cet incomparable reliquaire d'art, dans cette souveraine ville de marbre constellée comme un firmament de souvenirs romanesques, chercher un frisson d'idéal, se phosphoriser l'imagination à la ressouvenance des barcarolles, des photographies clairdelunées, des sérénades et des décors d'opéras-comiques les plus trivials.
Tout cela passe, la gueule ouverte en O, l'oeil incompréhensif à ce qui n'est pas Baedekerie ; tout ce monde de nourriture en des salles de banquets décorées par des Bouguereau italiens ; tous ces êtres enregistrés à prix fixe s'offrent le supplément d'être photographiés en gondole, sinon donnant la pâture aux colombes de Saint-Marc ; heureusement la plupart ont une égale horreur des églises et des musées ; ils agacent plus qu'ils n'encombrent. Venise est devenue la Mecque sentimentale des indigents de la vie pittoresque.
Combien métamorphosée déjà, la ville de Casanova, de d'Aponte, de Goldoni ! Les vieux cabarets où l'on s'attardait à faire rôtir des cigares Virginia sur la flamme des chandelles, où l'on mangeait des poulpes de lagune amorphes comme des dessins d'Odilon Redon, où les flasques de Chianti étaient montées ainsi que des pièces de siège sur des affûts pivotant sur la vasque des verres, sont rajeunis, blanchis, fleuris, anglicisés. On dîne aux Quadri, au Capello nero, au Vapore, au Cavaletto, par petites tables décorées, sous la lueur rose des abat-jour, comme au Savoy, au Ritz, ou au café de Paris.
En une même promenade mi-partie sur la lagune, le grand canal et sur la Piazza, je croise l'impératrice Frédéric sortant de l'albergo Britannia avec lady Layard, l'archiduchesse Stéphanie, la princesse de Galles et sa fille Maud, dont le yacht Osborne est ancré près de Saint-Georgio Maggiore ; la jolie contesse Merosini, la reine de Venise il y a dix ans, la comtesse Albrizzi aussi inattaquable par l'âge que les stucs renommés de son palais ; Molmenti, l'historien de la vie privée vénitienne jusqu'à la chute de la République ; don Carlos, suivi de son chien et de son policier et qui grisonne dans l'inaction en son palais Loredano ; le peintre Fra Giacomo qui signe des vues de Saint-Marc qu'on jurerait de Besnard ; enfin le vieux commandeur Nicolo Barozzi, notre ami, le dernier de la vieille école de politesse, les cheveux bouclés à la Rossini, la moustache en pointe, la canne éloquente, semant les salutations affables sur son passage : « Servitor suo comte, ou : Bonjourno, carissimo ! Complimenti, signor ! » avec des tours de reins, des ronds de bras dont l'élasticité semble devoir se perdre.
Malgré l’écœurement des étrangers souillant cette cité d'indolence et de rêve, je me replonge dans Venise avec amour, avec passion et, dans cette coulée d'êtres qui torrentueusement se précipite et s'endigue dans les rues étroites de la Merceria, je retrouve toutes mes ivresses de naguère. Je sens que je n'échapperai pas à la magie de cette ville douairière qu'on retrouve, qui vous possède et qui vous endolorit à la seule pensée de la devoir quitter. [article signé : OCTAVE UZANNE (La Cagoule)].

(**) Echo de Paris du vendredi 15 avril 1898, repris dans Visions de notre heure, pp. 110-111.

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